Culture

L'heure des méchants

Dans les séries TV, le héros que l'on adore haïr est devenu la règle. Retour aux racines du mal.

Elle vient pour un entretien d'embauche. La pendule affiche minuit moins trois. Au centre de la pièce trône une chaise en bois massif, bardée de sangles. Minuit moins deux. Le futur patron la questionne. Il se montre affable, mais son regard fixe la pendule. Minuit moins une. Il s'assied sur la chaise. S'attache les jambes et les mollets. Gros plan sur son œil qui, par une brutale diffusion de sang dans les vaisseaux, devient écarlate.

Telle est la saisissante scène d'ouverture de Jekyll, mini-série britannique de six épisodes récemment montrée sur Canal+ et qui sort en DVD. Variation sur le Docteur Jekyll et Mr. Hyde de R.L. Stevenson, cette fiction commandée par la BBC campe un Jekyll glaçant, incarné avec puissance par James Nesbitt. Mais un monstre d'aujourd'hui, pris dans la toile d'araignée d'une organisation qui le traque.

Un protagoniste ambigu, inséré dans une structure complexe: en soi, Jekyll constitue un miroir de la fiction TV actuelle. Depuis quelques années, le héros que l'on adore haïr est devenu la règle des feuilletons. Pas un personnage qui n'ait sa part d'ombre: les feuilletons multiplient les petits arrangements avec la morale. Populisme crasse des chaînes de TV ou signe de la maturité d'un genre?

On pourrait remonter à 1993. Dans NYPD Blue, les auteurs Steven Bochco et David Milch imposent des personnages dont la sainteté n'est pas le trait dominant. Il y a bien sûr Sipowicz, le flic raciste, alcoolique et misogyne, ce qui fait déjà pas mal. Mais ses coéquipiers ne sont pas toujours plus valeureux.

Le tournant vient pourtant au seuil du siècle, avec Les Soprano, achevée il y a un an, dont l'intégrale sort en DVD ces jours. Durant 86 épisodes, la série mafieuse de David Chase joue sa carte noire. On s'attache peut-être à Tony Soprano, chef du clan, il n'en demeure pas moins que ce patron dépressif commandite des meurtres, les commet parfois - même son cousin. Dans une récente interview aumagazine Générique(s), David Chase, peu bavard de toute manière, relativise la moralité douteuse de son double incarné par James Gandolfini: Les Soprano, c'est «l'histoire d'un gars, impliqué dans le crime organisé, un criminel, [...] et accro au passé, très nostalgique d'une époque qui n'était probablement pas ce qu'il imagine. Il cherche toujours quelque chose dans le présent qu'il ne trouve jamais.» La nostalgie comme racine du mal? Peut-être. Mais aussi, l'assassinat comme règle de survie d'une mafia provinciale qui part à vau-l'eau.

Le principe choque. Lorsque Les Soprano apparaît, des téléspectateurs ne supportent pas que les principales figures d'un feuilleton, rendues sympathiques par leurs affres personnelles ou familiales, soient des tueurs.

Triomphe des crapules

Mais la mécanique du mal est enclenchée. Citons Jack Bauer, de 24 Heures chrono, vil exécuteur de basses œuvres sans état d'âme, au nom de la raison d'Etat. Et puis, Dexter, le médecin légiste à ses heures diurnes, tueur la nuit. Ou l'escouade de choc de The Shield, flics ripoux d'un quartier de Los Angeles dont ils épousent la brutalité jusqu'à tuer un collègue.

En terres francophones, comme toujours, le Québec fait la tête de pont. Sur le mode comique, durant trois ans à l'antenne de Radio-Canada, le feuilleton Les Bougon a scandalisé une partie de la Belle Province, tout en faisant bondir l'audience, avec les aventures d'une famille de profiteurs de l'aide sociale, voleurs, menteurs et crapuleux au possible.

La consigne a traversé l'Atlantique. A l'automne passé, lors d'un séminaire de scénaristes à Aix-les-Bains, un auteur éminent du paysage français faisait son autocritique: «Nos héros ont longtemps été parfaits, donc ennuyeux à mourir.»

Les auteurs s'affirment

Le foisonnement de ces vilains marque un virage dans l'histoire des séries. Une forme d'émancipation. L'ébrouement d'auteurs qui ne veulent plus façonner des gentils Charles Ingalls façon Petite Maison dans la prairie pour servir la soupe aux annonceurs. Sur ce point, The Shield a fait date: montré aux publicitaires, comme tous les premiers épisodes, le pilote avait fait fuir les acheteurs de temps de cerveau disponible. La chaîne, FX, s'est obstinée. Conclusion, la bande de The Shield s'effacera bientôt triomphalement, plus trouée de pubs que de balles, au terme de sa septième saison.

Durant le même séminaire de scénaristes, l'auteur de Jekyll, Steven Moffat, et sa productrice - par ailleurs belle-mère - Beryl Vertue expliquaient le nouveau statut des créateurs. Interrogés sur la violence de leur mini-série et la cruauté de leur Jekyll, ils répondaient en chœur: «Ces dernières années en Grande-Bretagne, il y a eu beaucoup de changements. Les producteurs indépendants gagnent en liberté, ce qui nous favorise. La BBC nous a fait quelques remarques sur les scénarios, mais nous avions une grande marge de manœuvre.»

Sombres nuances

A côté des franches crapules, la plupart des figures des séries du moment ont leur versant trouble. Le très populaire Dr House, héros ténébreux en blouse blanche. Les Desperate Housewives et leurs pulsions criminelles ou suicidaires. L'enquêteur des Oubliées et ses pertes de mémoire inquiétantes.

Une telle densification des personnages peut paraître évidente aux amateurs du grand art narratif, la littérature. Cela ne va pourtant pas de soi. Malgré leurs solides prémices littéraires, les séries sont un art jeune, juste 50 ans.

Dans les manuels qu'engloutissent encore tous les apprentis scénaristes, la consigne reste celle de Hitchcock: soignez votre méchant. Il doit y avoir un personnage principal, sympathique par nécessité (l'identification, etc.), et son opposant, sophistiqué. Terrifiée par l'inflation des budgets, combien de films Hollywood tourne-t-elle encore selon ce principe?

Les séries TV, elles, vivent leur révolution. C'est Copernic, ou Freud, ou les deux à la fois. L'ennemi, dorénavant, est intérieur. Songeons à Brenda, l'héroïne de The Closer, et son faible pour les doughnuts, comme une fenêtre ouverte sur ses béances intérieures. Ou à Roban, le juge anguleux d'Engrenages (sur TSR1), regard vrillant, et son équipe d'investigateurs torturés, voire imprégnés de coke. Aux Etats-Unis, à la prochaine rentrée, deux séries traiteront de troubles de la personnalité, dont l'une au titre éloquent: My Own Worst Enemy, «mon propre pire ennemi».

L'Histoire décapée

Pris par leur boulimie d'histoires, et par l'emballement de la production, les auteurs de séries appliquent désormais leur noir vernis à l'Histoire, la grande. Avec une justesse désabusée qui pousse aux chefs-d'œuvre. C'est Deadwood, due à David Milch - oui, celui de NYPD Blue, ce monde est petit -, relecture radicale du western avec son ignoble patron de saloon, funèbre image des premiers Américains. C'est Rome, qui salit la cité éternelle ainsi que César ou ceux qui le conspuaient, même Cléopâtre. Plus réservée mais non moins captivante, voici encore Les Tudors, montrée il y a quelques semaines sur Canal+ et bientôt sur Arte, lecture chahutée du règne d'Henry VIII sous l'angle, froissé, du droit de cuissage et des passions politisées.

Les héros des nouvelles séries TV sont malsains, criminels, cupides, lubriques, lâches, fragiles, insultants, troubles, dégoûtants. Et grandioses. Ils prouvent que les feuilletons entrent dans leur âge adulte.

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