Futur antérieur

L’heure de «tuer le père» a sonné en Algérie

CHRONIQUE. La détermination du peuple algérien à liquider un système politique devenu obsolète ne se dément pas, après près de trois mois de mobilisation. Une crise qui illustre un conflit de générations, tel que l’avait mis en scène l’écrivain Kamel Daoud dans «La Préface du nègre», il y a plus de dix ans…

Qu’est-ce qui fait que certains mouvements collectifs réussissent, là où d’autres échouent ou tournent court? Y a-t-il quelque chose en amont d’eux-mêmes qui les détermine supérieurement, en dépit du contexte immédiat et des rapports de force? La question vient immanquablement à l’esprit en voyant les manifestations de rue qui agitent l’Algérie depuis le mois de février: nées spontanément pour protester contre des élections qui devaient reconduire une énième fois les mêmes élites politiques à la tête du pays, elles se sont poursuivies après le retrait du candidat Bouteflika, avec une détermination et une exemplarité qui impressionnent, conjurant les risques de basculement violent ou de récupérations diverses.

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Et pourtant. Une fois des concessions faites, le pouvoir algérien semble s’être aussitôt verrouillé pour préserver l’essentiel de ses privilèges. Et les manifestations continuent, réclament toujours plus, mais sans savoir vers quoi elles se dirigent, sinon une confrontation ouverte que les deux camps voudraient vraisemblablement s’épargner. Mais qu’est-ce qui empêche les autorités de lâcher un peu plus de lest, et les manifestants de s’armer de patience, en se contentant pour l’instant des quelques avancées obtenues?

Histoire confisquée

Oublions un moment les jeux de pouvoir et essayons de réfléchir aux ressorts plus profonds du blocage algérien. On trouvera appui sur le regard averti de Kamel Daoud, pas celui du journaliste qui a fait ses armes durant la «décennie noire» des années 1990, mais celui de l’écrivain qu’il est devenu par la suite, vainqueur du Goncourt du premier roman en 2014.

Un de ses premiers textes, une nouvelle intitulée La Préface du nègre (2008), raconte à la première personne l’expérience d’un singulier «nègre» littéraire: il a mis ses talents d’écrivain au service d’un héros de l’indépendance algérienne à la retraite qui, analphabète, a besoin de lui pour écrire ses Mémoires. Mais leur relation est compliquée par une série de clivages qui rend l’entreprise d’emblée irréalisable: entre leurs statuts sociaux, leurs générations, leurs aspirations respectives.

Le livre à écrire n’est pas tant celui d’une vie que celui de l’histoire collective d’un pays, telle que les vainqueurs du conflit colonial l’ont mille fois déjà écrite, pour se l’approprier encore et encore, au détriment de ceux qui sont nés après eux, condamnés du coup à répéter un récit qu’on leur a imposé. Mensonger à force d’être manipulé et instrumentalisé, celui-ci a fini par envahir toute la réalité en obstruant son accès spontané. Il est à l’image du vieux militaire de la nouvelle: un corps malade qui refuse de mourir et qui, pour ce faire, a l’idée démentielle de reproduire les générations suivantes à son image.

Autodafé

Le nègre biaise en faisant semblant d’écrire sous la dictée. Mais il substitue des histoires qu’il invente aux pseudo-souvenirs du vieillard. La mort de ce dernier va interrompre prématurément leur «collaboration». L’écrivain apprendra de la bouche de son fils que le vieillard a fait brûler les pages du livre après les avoir lues. Il ne lui reste alors qu’une chose à faire pour donner à l’entreprise son véritable sens, rédiger la préface de cet ouvrage impossible, à savoir le texte que nous lisons.

Or le même texte a également servi d’introduction aux premières nouvelles de Daoud, comme pour signifier que le passage du journalisme à la littérature correspond à un besoin politique profond, celui de faire émerger une puissance de récit alternative au grand récit de ces «pères» autoproclamés qui accaparent le pouvoir depuis l’indépendance. Mais aussi comme pour dire qu’il a quelque chose d’aliéné, puisqu’il lui a fallu mentir, lui aussi, pour venir à la lumière?

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C’est une impulsion identique qui fait de la crise actuelle en Algérie un conflit de générations au sens le plus fort du terme, où l’un doit s’effacer pour laisser place à l’autre. Elle impose aux protestataires d’être sans compromis avec le gouvernement en place. Mais avec la nécessité de trouver la transaction ou la ruse susceptible de les faire réussir.


Extrait:

«Au début, cette connexion entre ma situation de nègre, poussé à endosser une invisibilité encore plus grande pour laisser plus d’espace au héros unique de ce livre, et la façon qu’avait ce pays d’écrire les livres, de refuser les livres ou de s’en approprier l’usage pour sa seule mémoire édentée, était pour moi un amusement. Puis cela devint une réflexion clandestine qui me permettait de regarder autrement le visage trop proche du vieillard, tout en m’asseyant à l’autre bout d’un fleuve qui passait entre nous. Je me souvins, un jour, brusquement, de cette phrase martelée au-dessus de ma tête d’enfant, à l’époque de ma scolarité, que je devais répéter comme un enregistrement, que l’histoire de ce pays était un livre, était tous les livres possibles et qu’aucune histoire n’était possible sans cette histoire qui les racontait toutes»

(K. Daoud, «La Préface du nègre», Actes Sud, 2015)

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