Il y a d’abord son allure, comme une proue de navire qui fend l’Elbe dans le port de Hambourg. Il y a ses reflets argentés, ses jeux de lumière dans le ciel gris azuré. Nouvel emblème de Hambourg qui aura coûté 866 millions d’euros après un chantier de dix ans, l’Elbphilharmonie a ouvert officiellement ses portes mercredi soir. Sécurité maximale pour le concert inaugural. Trois cent vingt journalistes, une liste impressionnante d’invités, dont la chancelière Angela Merkel applaudie dès son entrée (le public debout) dans la nouvelle salle à 19h tapantes.

Homogénéité et sobriété

Après l’éloge du joyau d’architecture signé Herzog & de Meuron, voici venue l’heure de vérité pour l’acoustique. Trop long, mais très bien conçu, ce concert inaugural aura permis d’éprouver la grande salle de 2100 places avec différentes configurations de musiciens. Discours, bulles de champagne et petits fours ont rythmé une soirée en trois volets. Le chef Thomas Hengelbrock et le NDR Elbphilharmonie Orchester en étaient les artisans principaux, en alternance avec Philippe Jaroussky (lire ci-contre) et l’Ensemble Praetorius qui a chanté admirablement un motet de la Renaissance. Il y a même eu un solo de hautbois (Pan de Britten) joué depuis les coulisses pour voir comment un si petit instrument peut résonner dans pareil espace!


Afin d’accéder à la salle conçue par l’acousticien Yasuhisa Toyota, on passe d’abord par un escalator de 82 mètres de long, innovation futuriste. On admire la vue sur l’Elbe et la ville depuis une plateforme panoramique (le «Plaza»). Puis, on monte par un escalier au douzième étage, qui correspond à l’étage inférieur de la salle. Les espaces publics aux alentours (bar, foyer) sont magnifiquement aménagés. Etonnants effets de perspective. Une fois entré dans la salle, on est saisi par l’unité de conception du lieu. Il y a une sorte d’homogénéité, de sobriété qui apaise l’esprit. Le camaïeu de gris et de beige, avec des sièges en tweed, participe au design épuré. Les parois murales sont constituées de 11 000 panneaux, mélange de fibres de gypse et de papier recyclé. Baptisé «peau blanche», le matériau est poreux, constitué d’innombrables alvéoles. On songe plutôt à du corail.

Dans l’axe de la voix

Par sa forme «en vignoble», la salle rappelle la Philharmonie de Berlin conçue dans les années 1960. La scène et l’orchestre sont placés au milieu. Tout autour, il y a des rangées de sièges en amphithéâtre qui se déploient en hauteur. Evidemment, l’emplacement dans la salle influe sur la perception auditive. Lors du concert inaugural, ceux qui étaient placés derrière l’orchestre, à proximité des timbales, ou sur les côtés, ne pouvaient avoir une appréciation idéale de l’acoustique. C’est d’autant plus sensible dans le finale de la 9e Symphonie de Beethoven où les quatre solistes sont placés devant l’orchestre, face à une partie du public seulement. La voix étant un organe très directif, l’auditeur qui n’est pas placé dans l’axe de celle-ci perd des informations musicales.

Dispositif impressionnant

A peine Thomas Hengelbrock a-t-il entamé l’«Ouverture» des Créatures de Prométhée de Beethoven au début du concert qu’on a été frappé par le caractère très analytique et direct du son. Les coups de timbales (ici, des timbales en peau) claquent; les bois et cuivres émergent avec beaucoup de netteté et de présence. Assis où nous étions, sur le côté de la salle, on a eu le sentiment d’une légère déperdition aux cordes, comme si elles manquaient un peu de corps. Mais cela est peut-être dû à l’interprétation. Le NDR Elbphilharmonie Orchester joue Beethoven, Mendelssohn et Brahms un peu à la manière d’Harnoncourt. Cette phalange a d’ailleurs affiché quelques faiblesses au cours de la soirée, en particulier dans le «Prélude» de Parsifal de Wagner qui manquait singulièrement de ligne.

C’est dans les pièces du XXe siècle (extrait du Mystère de l’instant de Dutilleux, Photoptosis de Zimmermann, Furiosode Rolf Liebermann) qu’on a été le plus impressionné par l’acoustique. Mais celle-ci met aussi en valeur un répertoire plus délicat, comme ces airs du premier baroque italien chantés par Philippe Jaroussky (juché sur une des galeries de la salle avec la harpiste Margret Köll) ou le motet Quam pulchra es de Praetorius interprété sur une autre galerie. La voix du ténor Pavol Breslik (depuis la scène) a aussi très bien passé dans une création de Wolfgang Rihm (Reminiszenz) au style très «post-Berg» et «post-Mahler» curieusement anachronique. Le finale de la 9e Symphonie de Beethoven était inégal d’un point de vue interprétatif. Si Bryn Terfel se fera toujours entendre depuis n’importe quel coin de la salle, c’est plus délicat pour les autres solistes.

Hambourg se dote donc d’un impressionnant dispositif. Il faudrait pouvoir assister aux prochains concerts de la saison, notamment ceux de l’Orchestre philharmonique de Berlin, pour se faire une idée plus complète. Une chose est sûre: avec les billets de la saison en cours tous vendus, tellement l’édifice suscite la curiosité, l’Elbphilharmonie est d’ores et déjà un succès commercial appelé à compenser les dépenses excessives pour la voir naître.


Les impressions de Philippe Jaroussky

Le contre-ténor français relate comment il a vécu le concert inaugural où il a chanté seul dans la grande salle avec un accompagnement à la harpe

Il a pris l’avion la journée même. La veille, il chantait Alcina de Haendel à l’Opéra de Zurich avec Cecilia Bartoli. Philippe Jaroussky est une star en Allemagne. D’emblée, le chef Thomas Hengelbrock a eu l’idée d’inviter le contre-ténor au concert inaugural pour faire valoir sa voix d’ange dans deux airs baroques italiens accompagnés à la harpe. Situé sur l’une des galeries, en surplomb, le contre-ténor craignait que sa voix ne porte pas suffisamment. «Thomas est venu après le premier filage de l’air cet après-midi en me disant: «Tu peux chanter beaucoup moins fort. Sois juste précis, il n’y a pas besoin de pousser.» Il m’a beaucoup aidé pour le concert.»

Philippe Jaroussky est déjà venu en octobre dernier pour tester l’acoustique de la salle depuis la galerie où il a chanté, puis une deuxième fois pour faire des essais sur la grande scène. Mais il restait à vérifier comment sa voix sonnerait en présence de l’audience. «Quand il y a eu le public, j’ai eu l’impression – depuis la galerie où je chantais – que la salle se rapetissait et devenait plus humaine.» Autre surprise: voir aussi peu de sièges au parterre, étant donné que la salle se déploie en hauteur. «Ça m’a fait drôle, il y a peut-être seulement 200 sièges face à la scène. Tout le reste est circulaire et entoure l’artiste. C’est la tendance actuelle des salles modernes: plonger les gens dans le spectacle et faire en sorte que le spectateur ne se sente pas éloigné des artistes et en dehors de ce qu’il voit.

Je pense qu’il y a encore des réglages à faire avec les concerts à venir

Philippe Jaroussky se dit impressionné par le nouveau bâtiment. «Je trouve que le concept global est assez fantastique.» Il apprécie l’aménagement des espaces publics en particulier. Quant à l’acoustique, «l’Elbphilharmonie n’est pas une salle où ça sonne très fort; on ne peut pas dire que l’orchestre va exploser, mais en même temps, on entend chaque voix. C’est très analytique. Je pense qu’il y a encore des réglages à faire avec les concerts à venir.» Et de saluer «cette volonté que le public soit à une distance relativement humaine de la scène».

L’engouement du public pour les nouvelles salles de concerts enchante le contre-ténor. «On a beaucoup dit que la Philharmonie de Paris serait un échec total, que les gens ne viendraient jamais à la Villette, alors que c’est plein et que c’est une réussite. J’ai beaucoup d’amis pas forcément mélomanes qui sont venus à la Philharmonie. Peut-être qu’il y a une génération de gens aujourd’hui qui se sentent plus à l’aise dans les bâtiments modernes, parce qu’ils leur parlent davantage en termes d’architecture. Peut-être que ça les aide à franchir le pas pour venir à la musique classique.»


«Il faudrait revenir plusieurs fois pour juger»

Plusieurs critiques musicaux émettent leurs impressions sur l'acoustique après l'inauguration mercredi dernier

Les réactions étaient pour le moins contrastées à la sortie du concert inaugural de l’Elbphilharmonie. A l’entracte, déjà, on pouvait entendre des commentaires. Les uns étaient séduits par l’acoustique analytique et «très claire», à la «réverbération discrète», les autres décontenancés par des disparités entre les pupitres dans l’équilibre global. 

Une chose est sûre: l’emplacement dans la salle semble jouer un rôle dans l’appréciation artistique. «Ma première impression est favorable, positive, dit Christian Merlin, critique musical au Figaro, mais elle est déjà très contrastée entre le début du concert où j’étais assis derrière l’orchestre et la deuxième partie où j’étais placé en haut, assez haut, mais plutôt devant. Derrière l’orchestre, j’étais vraiment gêné par les équilibres. J’avais surtout des timbales, des cuivres et les violons paraissaient très faibles, et, dès que j’ai été plus en hauteur, derrière le chef, face à l’orchestre, les équilibres étaient bien meilleurs.»

Un critique musical déçu et irrité

«Mon problème est que j’étais assis sur un siège derrière l’orchestre, et l’acoustique est mauvaise, là ! [lousy en anglais], tempête Manuel Brug, critique musical à Die Welt. Je n’ai pas entendu la moitié du chœur, je n’ai compris aucun mot des solistes, je n’ai pas entendu les cordes.» Dans ces conditions, Manuel Brug estime qu’il n’a pas pu apprécier l’enveloppe sonore de la salle. «Et ces places mauvaises concernent la moitié du public! Ce n’est pas comme à la Philharmonie de Berlin où un sixième de la salle est assis derrière l’orchestre et où il y a plus d’espace. Ici, tout va directement en hauteur; le son n’a pas la possibilité de croître et de s’épanouir. Du reste, la salle est trop petite: je ne vois pas comment ils feraient les Gurrelieder de Schönberg ou la Huitième de Mahler!»

«C’est extrêmement clair»

A l’inverse, Philippe Venturini, aux Echos et à Classica, se déclare satisfait.«J’ai eu une très bonne impression. J’étais au-dessus, donc j’avais bien les équilibres et les perspectives. On entend absolument tout. Dans les œuvres symphoniques de Beethoven, Mendelssohn et Brahms, dès qu’il y a un instrument qui vient doubler les cordes, comme un contrebasson ou un tuba, on l’entend tout de suite. C’est extrêmement clair tout en gardant une certaine unité du son. Je trouve que les voix passent mieux qu’à la Philharmonie de Paris, aussi bien dans la pièce de Rihm que dans la symphonie avec chœurs de Beethoven.»

«Le programme était très courageux, estime Elisabeth Schwind, du Südkurier, parce que Thomas Hengelbrock a combiné de la musique moderne et de la musique ancienne. C’est un bon signe pour le futur qui sous-entend que le programme ne va pas être trop mainstream.» «Je sors d’un concert qui a été pensé pour mettre en valeur la salle, déclare Serge Martin, du Soir. Les airs chantés par Jaroussky pour montrer la clarté de la salle, en haut sur la galerie, c’était génial! Mais c’était trop long… pour les musiciens surtout!»

Christian Merlin estime qu’il faut être «extrêmement prudent» quand on se prononce sur une nouvelle salle. «On se trompe tout le temps. C’est une seule expérience, or il faudrait revenir plusieurs fois. Ça dépend de plein de facteurs, de la place où l’on est, du répertoire joué, de l’interprétation du chef. Dans ses qualités, l’Elbphilharmonie est une salle qui ne sature pas, donc le son est facile, aisé. Certes, elle n’est pas hypergénéreuse, la Philharmonie de Paris étant plus sonore, je trouve, mais elle absorbe bien les tutti.» Le sujet passionne. Manuel Brug espère qu’on lui donnera de meilleures places pour les prochains concerts.


Site de la Philharmonie de l’Elbe avec la saison de concerts 2016-17: www.elbphilharmonie.de