Elle a failli ne jamais arriver. C’est pourtant elle qui a tout déclenché. Une carte postale envoyée du port de Brême, insuffisamment affranchie et à l’adresse elliptique. Trouvée dans la rue, elle visait à prévenir le docteur Jules Jacot Guillarmod de la préparation d’une expédition dans le Karakorum. Lorsqu’il la reçoit enfin, le médecin vaudois passionné d’alpinisme décide qu’il en sera. Jaunie et encadrée, la missive ouvre l’exposition K2 1902. Partie d’échecs en Himalaya. Après la parution d’un beau livre aux Editions Slatkine (LT du 16.10.12), le Museum d’histoire naturelle de Neuchâtel retrace à son tour l’aventure des deux expéditions auxquelles participa le jeune homme de Corsier: la première tentative d’ascension du K2 en 1902, et celle du Kangchenjunga en 1905.

En préambule, le matériel d’époque, notamment celui qui appartint à Jules Jacot Guillarmod. Skis, malles, tente, piolet, crampons, instruments de mesure. Mais surtout, quelques carnets et un vérascope. Les premiers lui servirent à tenir un journal, depuis ses 18 ans jusqu’à sa mort en 1925. Sur deux pages ouvertes, une écriture extrêmement fine et serrée est tracée au crayon de bois, signe que l’auteur se trouvait alors sur un glacier, où l’encre gèle. Le second, petit appareil photographique doté de deux objectifs, lui permit de ramener les premières images des sommets enneigés, en trois dimensions et par centaines. La numérisation de ces documents – sous l’impulsion de la petite-fille du médecin, Anne-Christine Clottu Vogel, et de la Bibliothèque de La Chaux-de-Fonds – a rendu le projet de livre et d’exposition possible. Les manuscrits ont été confiés aux étudiants en histoire de l’Université de Neuchâtel, et les plaques, au Memoriav et à l’Institut suisse de la conservation de la photographie. Si l’ouvrage présente en majesté les clichés de Jules Jacot Guillarmod, l’exposition, elle, s’en sert comme d’une matière première, et prend quelques libertés. Une scénographie audacieuse rend l’histoire vivante. «Nous ne sommes pas un musée d’art. Nous pouvons nous permettre d’intervenir sur les œuvres. C’est une liberté immense», se félicite le directeur, Christophe Dufour.

L’expédition au K2 est racontée en huit épisodes. Des stèles de plâtre cassées sur le dessus en autant de cimes servent d’écran de projection aux photographies, remaniées par Sandra Roth. Zooms et balades dans les images, animations et voix off donnent le sentiment de regarder de petits films, et surtout de prendre part à l’épopée. «1er mars. Débarqué à San Marco», raconte le narrateur tandis que défile un panorama de Venise.

Devant chaque station, des sièges évoquent les différents membres de l’expédition. Une chaise carrée et percée de deux yeux pour Jules Jacot Guillarmod, une biscornue pour Aleister Crowley. Le dandy et poète britannique, alors âgé de 26 ans, est le compagnon du médecin pour les ascensions de 1902 et 1905. Piètre alpiniste, peu fiable et totalement mystique, il tape rapidement sur les nerfs de l’Helvète cartésien. «4 avril. Crowley boit une demi-bouteille de champagne, il a un peu le mal des montagnes.» Presque quotidiennement, les deux hommes s’affrontent aux échecs. Au centre de la salle, un grand jeu comme ceux des jardins publics; le portrait de Guillarmod sur les pions blancs, celui de Crowley sur les noirs. «On peut y mettre beaucoup de sens, note la scénographe Anne Ramseyer. Il y a l’échec de leur mission, leur confrontation permanente, le noir et le blanc, la neige…» D’où le titre de l’exposition.

Le 6 août, après un voyage de six mois, des semaines de mauvais temps et une santé des troupes toujours plus menacée par l’altitude, le chef, Oskar Eckenstein, décide de redescendre. «Aujourd’hui ou demain, le K2 aurait été à nous!» fulmine Jules Jacot Guillarmod. «Nous avions épuisé notre capital vital», estime Crowley, qui réécrira l’histoire un peu plus tard.

Les sons se mêlent et les projections débordent sur les murs de cette salle obscure, la faisant ressembler à une étrange chapelle. La pièce suivante, sobre et silencieuse, se contente de présenter une trentaine de tirages, accompagnés des commentaires austères et méticuleux de leur auteur. La dernière, enfin, se penche sur le Kangchenjunga, l’expédition ratée de 1905, qui se termine par la mort de six personnes. Là, il s’agit d’un diaporama d’images en 3D, servi par une bande audiovisuelle. Emporté par le relief, la voix off et les bruitages, le spectateur frémit sur les arêtes vertigineuses et frissonne au gré du vent.

K2 1902. Partie d’échecs en Himalaya, jusqu’au 18 août au Museum d’histoire naturelle de Neuchâtel. www.museum-neuchatel.ch Jules Jacot Guillarmod. Pionnier du K2, Charlie Buffet, Ed. Slatkine, 2012.

«4 avril. Crowley boit une demi-bouteille de champagne, il a un peu le mal des montagnes»