New York est le théâtre favori de Jonathan Lethem. Brooklyn et sa poudrière raciale dans Forteresse de la solitude, à la façon de Tom Wolfe. Manhattan et son ineffable bûcher de vanités dans Chronic City, sous le signe de Jay McInerney. Avec Jardins de la dissidence, nous serions plutôt du côté de Philip Roth ou de Don DeLillo. Car Jonathan Lethem – l’une des voix les plus prometteuses de la nouvelle garde d’outre-Atlantique – se frotte cette fois au roman politique. L’objectif? Dérouler, sur trois générations d’une famille ô combien turbulente, un demi-siècle de l’Histoire américaine. Pas l’Histoire officielle, pas l’Histoire des gagnants mais celle des contestataires, des réfractaires, des hommes et des femmes de l’ombre. Une Histoire lourde d’espérances – et, aussi, d’amères désillusions –, entre les luttes clandestines à la sombre époque du maccarthysme et les mouvements de résistance des années 2000.

Enclave rebelle

Lorsque s’ouvre le rideau, en pleine guerre froide, à la fin de l’automne 1955, nous sommes au cœur du Queens new-yorkais, à Sunnyside Gardens, cette enclave rebelle où se croisent marxistes, anarchistes, marginaux et apôtres de la révolution culturelle. Dans sa cuisine, la communiste juive Rose Zimmer – éternelle enragée dont le torchon ne cessera de brûler à la moindre occasion – attend une délégation de militants qu’elle croit être de loyaux camarades, pour servir la cause du peuple. Elle se trompe. Si ces sinistres apparatchiks sont venus chez elle, c’est pour lui annoncer sans le moindre ménagement qu’elle va être exclue du Parti. Pourquoi? Parce qu’elle a une liaison avec un policier noir, Douglas Lookins…

De quoi faire fulminer cette Mère Courage surnommée la «Reine rouge du Queens», une «grenade jamais désamorcée», un «volcan de passion» qui finira par cracher des laves de rancœur. «Apporter la révolution aux nègres, d’accord. Inviter un flic noir dans son lit, pas si d’accord. Ah, les hypocrites!» tonne Rose Zimmer avant d’envoyer au diable ces «bandits de la moralité» qui l’ont si injustement excommuniée d’un Parti dans lequel elle avait placé tous ses espoirs. Et lorsque, quelques mois plus tard – en février 1956 –, Khrouchtchev viendra briser le dogme bolchevique, Rose se sentira de nouveau trahie au plus profond de ses convictions, désormais condamnée à «vivre l’échec du socialisme comme une blessure intime».

Raisins de la guerre

Autre blessure, son divorce avec Albert Zimmer, aux côtés duquel elle avait fui l’Allemagne nazie. Ils ont eu une fille, Miriam, «un esprit acéré comme un rasoir», une sauvageonne aussi rétive que sa mère. Fugueuse en herbe à 15 ans, bombe sexuelle à 17 ans – scène hilarante lorsque Rose la surprend dans un lit avec un garçon –, prête à ruer à son tour dans les brancards de l’Amérique bien-pensante, cette Miriam militera dans le camp de la contre-culture des sixties et, parce qu’elle préfère Dylan à Lénine, elle épousera Tommy, un chanteur engagé «sorti des Raisins de la colère». C’est le temps des manifs contre la guerre du Vietnam, des luttes pour les droits civiques, de Martin Luther King, des communautés hippies, du LSD et de la chasse aux sorcières orchestrée par le FBI, une époque que Lethem ressuscite superbement avant d’expédier Miriam et Tommy dans la jungle nicaraguayenne, auprès des sandinistes, pour faire une révolution où ils laisseront leur peau.

«Réincarné en protestataire» après avoir fait une cure d’abstinence dans un pensionnat quaker, «cent pour cent hippie et moitié Juif séculier de par sa naissance», leur fils Sergius prendra alors le relais et, au tournant des années Obama, il servira de témoin au romancier pour décrire d’autres formes de rébellion, d’autres formes de désobéissance civile, lorsque les membres du mouvement Occupy Wall Street voulurent bouter le feu à la forteresse capitaliste – une croisade à laquelle le très ingénu Sergius ne semble pas comprendre grand-chose.

Manifestes marxistes

Fresque politico-familiale déployée dans les plus grandes largeurs, ces Jardins de la dissidence dessinent le visage de «l’autre» Amérique, avec pas mal de seconds rôles saisissants. Le cousin de Miriam, Lenny, qui rêve de réconcilier le prolétariat et le base-ball. Ou le fils de Douglas Lookins, Cicero, «miraculeuse et triple anomalie, gay, noir et obèse» qui finira par traîner ses dreadlocks dans des amphis où Deleuze et Derrida ont évincé les manifestes marxistes chers à Rose Zimmer, inoubliable pasionaria d’une époque dont Lethem réinvente tous les tumultes.

Toujours solidaire de ses personnages, bien que très ironique à leur égard, l’auteur de Chronic City met en scène des êtres terriblement attachants, mais souvent prisonniers de leurs désordres intérieurs. Parfois aveuglés par leurs propres combats, persuadés d’être les acteurs de la grande Histoire – alors qu’ils n’en sont sans doute que les jouets –, ils sont tragiquement déchirés entre leurs désirs secrets et les idéologies qu’ils défendent, entre leurs fragilités personnelles et le visage qu’ils doivent afficher en brandissant leurs étendards. Une vaste illusion, la croyance aux avenirs radieux? Des impasses, les belles utopies made in USA? Des combats perdus, de quoi donner le champ libre aux Donald Trump et consorts? C’est le sentiment que l’on a parfois en lisant ce livre si désabusé, écrit sur les cendres d’un rêve collectif où des fils d’Adam, squattant les verts jardins de la dissidence, ont cru découvrir des promesses de paradis… C’est dire combien ce roman aux relents de brûlot interpelle l’Amérique, tout autant que J’ai épousé un communiste de Philip Roth ou Outremonde de Don DeLillo.

A lire

Jonathan Lethem, «Jardins de la dissidence», traduit de l’américain par Bernard Turle, L’Olivier, 495 pages. 4 étoiles.