LIVRE

L'Histoire dérobée, ou comment on devient «imposteur de l'Holocauste»

Benjamin Wilkomirski, un soi-disant survivant de l'Holocauste qui avait écrit un témoignage bouleversant sur les camps de la mort, suscite indignation et pitié. L'enquête d'Elena Lappin à son sujet vient de paraître en français

Le 28 août 1998, le journaliste zurichois Daniel Ganzfried pose une bombe dans les colonnes de la Weltwoche en accusant Benjamin Wilkomirski de faux témoignage. Musicien alémanique, celui-ci a publié en 1995 un best-seller intitulé Bruchstücke, dans sa traduction française, Fragments, une enfance 1939-1948 (Calmann-Lévy, 1997). Le livre se donne comme la douloureuse reconstitution de bribes de mémoire arrachées à l'oubli grâce à une psychothérapie. Elle a permis à l'adulte de retrouver en lui le petit garçon rescapé par miracle en 1945 des camps de Maïdanek et de Birkenau.

Le livre provoque une grande émotion: les récits d'enfants déportés sont rares et le récit de Wilkomirski est empreint d'une grande violence. Traduit en douze langues, il est comparé par la presse aux témoignages de Primo Levi ou de Robert Antelme. Wilkomirski reçoit de nombreux prix des organisations juives, il apparaît dans des documentaires et parcourt le monde en donnant des conférences.

Né en Lettonie en 1939, l'enfant aurait été séparé de ses parents à la suite des massacres de juifs de Riga, réfugié en Pologne puis déporté. A la fin de la guerre, il aurait passé d'un orphelinat de Cracovie en Suisse, où il est adopté par un couple de médecins zurichois, les Doessekker. Comme il est fréquent à l'époque, ses parents adoptifs auraient tenté d'effacer les traces du passé pour épargner le petit garçon. Mais dans les années 80, celui qui est devenu Bruno Doessekker récupère dans la souffrance ces Fragments de la vie d'un gamin dans l'horreur des pogroms et des camps. Ainsi s'explique la forme du livre qui naît de ce travail, éclatée, lacunaire et brute, ce qui ajoute à son impact.

Daniel Ganzfried, fils de déportés, lui-même auteur d'un roman qui a pour cadre l'Holocauste, est irrité par les nombreuses invraisemblances qu'il décèle dans le récit de Wilkomirski. Il mène une enquête qui montre que ce dernier est né le 12 février 1941 à Bienne d'une mère célibataire, Yvonne Grosjean, qu'il a été confié dès 1945 aux Doessekker et adopté définitivement en 1957. Tous trois sont décédés quand paraissent les Fragments. A ces accusations, Wilkomirski répond de façon évasive que «chaque lecteur reste libre de prendre son livre pour de la littérature ou comme un document personnel véritable» puis il se retire dans le silence, «profondément malheureux» selon son éditeur, Suhrkamp.

Ce dernier charge à son tour un historien, Stefan Mächler, d'établir un rapport sur cette affaire, à la suite de quoi le livre est retiré du catalogue à l'automne 1999. D'autres éditeurs, dont Calmann-Lévy, adoptent la même politique. Entre-temps, deux journalistes anglo-saxons enquêtent chacun de leur côté, peut-être méfiants vis-à-vis de l'attitude des historiens suisses face aux survivants de l'Holocauste. Philippe Gourevitch publie ses conclusions dans le New-Yorker sous le titre «Voleur de mémoire».

Le jugement des auteurs diffère

Elena Lappin, journaliste juive née de parents russes, ayant vécu en Europe centrale, en Israël, en Amérique et travaillant pour le périodique Jewish Quarterly à Londres, plutôt favorable à Wilkomirski au début de son travail, se montre également persuadée de l'imposture à la fin de sa longue étude. Celle-ci paraît en mai dernier dans la revue Granta, et en traduction française en février 2000, aux Editions de L'Olivier, en même temps qu'un recueil de nouvelles très réussies qui ont toutes pour thème les identités multiples (La Marche nuptiale). Mais si les témoignages des différents auteurs se recoupent, le jugement qu'ils portent diffère profondément.

Quant à Wilkomirski/Doessekker, il s'enferre dans des contradictions, refusant par exemple de se soumettre au test ADN que propose son père biologique, celui qui a payé sa pension jusqu'en 1957. Il dit maintenant que, victime des expériences du docteur Mengele, il ne peut plus tolérer d'intervention sur son corps. Ce qui ne l'a pas empêché de se soumettre au même test en Israël quand un ancien déporté a cru reconnaître en lui le fils perdu. Les éléments douteux de ce genre s'accumulent, l'imposture semble avérée, mais son dévoilement laisse un goût amer.

L'HOMME QUI AVAIT DEUX TÊTES, d'Elena Lappin, trad. de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Ed. de L'Olivier, 2000, 132 p.

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