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L'histoire insensée d'un médecin interné par erreur

La biographie romancée d’un neurologue espagnol montre un combat singulier dans un monde globalement corrompu.

Quand le corps social dysfonctionne, les corps des humains souffrent dans la même proportion, se dit-on en refermant Les Défenses. Le héros de ce gros roman, Camilo Escobedo, a vécu ce stress à un paroxysme qui fait de son cas une histoire exemplaire. Gabi Martinez, auteur de récits de voyages et d’enquêtes, l’a reçue, cette histoire, d’un neurologue de Barcelone, Domingo Escudero. Ce dernier sortait d’une traversée des enfers et il voulait que son histoire serve à d’autres. Martinez en a fait un roman – peut-être par peur des retombées légales, ou par un désir de liberté narrative – mais les mésaventures médicales d’Escobedo/Escudero sont véridiques, et le héros a trouvé dans le livre «une vérité qu’il souhaitait transmettre».

Cet homme, brillant médecin en fin de quarantaine, à Barcelone, s’est retrouvé en traitement psychiatrique à la suite d’erreurs de diagnostic qui ont manqué lui coûter l’existence ou au moins sa carrière et sa vie privée. Considéré comme bipolaire à la suite de divers comportements erratiques, il a subi des traitements dont il sentait bien qu’ils étaient inadéquats, jusqu’à ce qu’il découvre lui-même son mal: une encéphalite auto-immune, une affection sur laquelle il avait travaillé et qui se soigne à la cortisone et nullement aux médicaments psychotropes qui l’ont abruti.

Procès du système hospitalier

Gabi Martinez qui, selon Mathias Enard, est «le maître espagnol du roman d’investigation contemporain», a en effet remarquablement élargi le cas du docteur Escobedo en l’inscrivant dans un contexte social et politique. Les Défenses est à la fois la biographie romancée d’un neurologue passionné et de sa famille, mais aussi le procès du système hospitalier, avec sa hiérarchie et ses mandarins omnipotents. Quant aux institutions et aux partis, ils en prennent aussi pour leur grade: corruption, justice de classe, disputes instrumentalisées entre Catalans et Espagnols, vestiges de l’ère franquiste.

Le roman s’ouvre sur une scène saisissante, très cinématographique: Escobedo se retrouve, sans trop savoir comment, dans un centre thérapeutique pour soignants en mauvais état psychiatrique, une étrange nef des fous qui réunit infirmière dépressive, kleptomane maltraitée par son fils, dentiste bipolaire, etc. Lui-même, le beau docteur que les infirmières appelaient Clooney, doit affronter les tests qu’il faisait passer à ses patients et ne s’intéresse plus qu’à la nourriture. Il ne se souvient pas des épisodes délirants qui l’ont amené là mais, dit-il, «écoutant les catastrophes des autres, je commence à craindre les miennes». Il lui reste assez de lucidité pour analyser avec cynisme les examens infantilisants que lui font subir des collègues et les visites accablantes de sa mère. Les vides qu’il ressent l’obligent à faire des retours sur son enfance de «brave garçon» studieux, une étiquette dont il a tenté de se débarrasser.

Paranoïa ou clairvoyance?

L’essentiel de ces quelque six cents pages est écrit à la première personne. Certes, vers la fin, ceux qui ont côtoyé Escobedo – femmes, filles, maîtresses, amis – parleront un peu de lui, mais c’est à travers son regard que toute l’histoire nous est dévoilée. C’est là que Gabi Martinez est habile: jusqu’où son docteur est-il sincère, quelle est sa clairvoyance au moment où il parle, n’y a-t-il pas chez lui une paranoïa en expansion, quand a-t-il commencé à déraper? On reste dans ce vacillement pendant la plus grande partie du roman, construit dans le désordre chronologique. Les visites que le malade reçoit pendant son hospitalisation sont l’occasion de retours sur son enfance, sa jeunesse et sa vie de jeune neurologue passionné par la recherche. Il se plaint beaucoup sans bien saisir les souffrances que son mal a infligées aux autres. D’abord ses parents, une mère figée dans le devoir, un père «sérieux, lâche et intrépide». Deux sœurs, vite parties de la maison, dont l’une fut, elle aussi, victime dans sa jeunesse d’une erreur médicale qui a motivé le frère à s’investir pour soigner les gens.

Camilo Escobedo a connu sa femme, Sol, dans l’euphorie de l’après-franquisme, pendant la manifestation du 11 septembre 1977 pour l’autonomie de la Catalogne. Très vite, avec les enfants, des dissensions surgissent. Lui travaille comme un fou entre sa thèse et l’hôpital, tout en enchaînant en plus les gardes nocturnes dans une clinique. Il est tout entier pris par la carrière. Les randonnées en montagne l’apaisent. Mais où prendre le temps? Sol pose des exigences contradictoires: elle veut son mari davantage présent, mais elle exige aussi plus d’argent, donc plus de veilles et entend passer leurs week-ends à faire du shopping au Corte Inglés. Quand elle trouve du travail en lien avec le Parti socialiste dans lequel elle milite depuis longtemps, il lui reproche l’incurie des siens dans le domaine sanitaire et la corruption endémique. Bref, la tension est extrême, et une troisième fille n’arrange rien. Pour se détendre, Escobedo commence à boire. Puis il se met à fréquenter assidûment des sites pornographiques. Il a quelques maîtresses, dont une collègue de dix ans son aînée, avec laquelle il peut parler littérature – ce qui compte pour cet admirateur de Proust.

Le couple se sépare – c’est pour le neurologue un stress supplémentaire. Il s’agit de préserver des relations avec ses filles adorées. L’aînée est en révolte, liée aux okupas, un mouvement de squatters anarchisants – dont certains activistes croupissent en prison dans l’attente d’un procès toujours remis. C’est l’occasion, pour Martinez, de lever un voile sur le fonctionnement de la justice. Dans le cadre de l’hôpital aussi les choses dégénèrent. Le patron d’Escobedo est un mandarin en fin de carrière, un grand bourgeois proche du pouvoir. Il prend le jeune médecin en grippe et le soumet à un mobbing intense.

Impuissance face à l’erreur médicale

Escobedo connaît des épisodes violents, des délires verbaux obscènes, commet des agressions physiques dont il ne garde pas conscience. Il est donc hospitalisé, bourré de médicaments, on hésite même à lui faire subir des électrochocs. Ses collègues se méfient de lui, sa carrière semble ruinée. Il a fallu deux ans et un infarctus à Escobedo pour parvenir à se faire entendre. Le sentiment d’impuissance face à l’erreur médicale, même pour quelqu’un du sérail, est parfaitement rendu. Les Défenses, qu’elles soient immunitaires, psychologiques, affectives, sont vraiment au cœur du roman. La fin, on le savait d’emblée, voit la vie triompher. Peut-être que dans un monde moins compétitif, plus humain et plus juste, une histoire comme celle du docteur Escudero aurait pu évoluer autrement, c’est ce que dit le roman-témoignage de Gabi Martinez.


Roman
Gabi Martinez
«Les Défenses»
Trad. de l’espagnol par André Gabastou
Christian Bourgois, 672 p.



Citation

«Il se trouvait que les ulcères, l’anxiété et les infarctus étaient une constante de la profession, l’inévitable conséquence de l’implication dans un travail dont dépendent des vies humaines.»

p. 171

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