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Essai

L’histoire à l’épreuve de l’écriture

Dans «Robespierre, derniers temps», Jean-Philippe Domecq suit l’Incorruptible pendant les quarante jours qui séparent son triomphe, la fête de l’Etre suprême, et son exécution le 28 juillet 1794

Qui ? Jean-Philippe Domecq
Titre: Robespierre, derniers temps
Titre: suivi de: La Littératurecomme acupuncture
Chez qui ? Gallimard, coll. Folio histoire, 469 p.

E n quarante jours, quatre décades dans le calendrier républicain, entre la fête de l’Etre suprême le 8 juin 1794 (20 Prairial an II) et sa chute le 28 juillet (10 Thermidor an II), Maximilien Robespierre (1758-1794) passe du triomphe – celui des célébrations qu’il a voulues, conçues, défendues – à la lame noire de la guillotine qu’il n’a pas su ou pas désiré éviter. Jean-Philippe Domecq raconte ces quarante journées et ces quarante nuits dans Robespierre, derniers temps , un livre écrit en 1984, republié chez Pocket en 2002 et désormais disponible en Folio histoire.

Il est rare que le Samedi Culturel évoque un ouvrage paru il y a plus d’un quart de siècle, d’autant qu’il s’agit d’un sujet sur lequel les publications ne manquent pas. L’histoire de cette période n’est pas définitivement écrite. On peut même dire qu’elle se renouvelle constamment depuis deux siècles au gré de l’esprit du temps, des circonstances, des enjeux politiques contingents, de l’évolution des méthodes historiques et, parfois, de nouvelles découvertes historiographiques.

La période de la Grande Terreur, qui coïncide avec ces quarante jours et dont Robespierre fut à la fois la victime et l’un des initiateurs (quoique, justement, le fut-il? à quel point? pourquoi? et comment expliquer l’écart entre la concorde nationale sous l’égide de l’Etre suprême et la réforme du tribunal révolutionnaire qui intervient deux jours après la fête?), a été l’objet d’un nombre incalculable d’interprétations dont les plus extrêmes indiquent qu’elle est la preuve de l’échec du processus révolutionnaire alors que d’autres ont prétendu – il y a longtemps, car ce serait maintenant une idée qui franchit largement la limite du politiquement incorrect – qu’elle en est le moyen nécessaire.

Le livre de Jean-Philippe ­Domecq n’est pas une interprétation de plus, c’est un texte dense, parfois touffu, contradictoire, truffé de citations, qui passe du point de vue d’un protagoniste à celui d’un autre, et qui rend sensible, par son écriture, la confusion dans laquelle se sont produits ces événements; surtout la vitesse, une vitesse qui dépasse de loin ce que nous appelons aujourd’hui l’accélération de l’histoire. Quand les faits s’emballent, les hommes font ce qu’ils peuvent. Mais ils le font avec ce qu’ils sont. Or que sont-ils? C’est précisément sur cette question que bute, toujours, le travail des historiens car on ne vient pas à bout, ils le savent, de la personne dans l’histoire.

Jean-Philippe Domecq est écrivain, auteur de romans, de fictions, même s’il a publié dans d’autres genres littéraires, la critique d’art en particulier, où il a acquis la réputation (injuste) d’un ennemi de l’art contemporain au début des années 1990 par quelques textes qui ont provoqué en France des querelles mémorables. Ce n’est pas le propos ici, bien que son Robespierre interroge sur ce que la littérature, donc l’art, peut apporter à l’histoire mieux que beaucoup d’ouvrages théoriques. En effet, l’édition de 1984 est «revue» et surtout «augmentée» par plus de soixante pages inédites intitulées La Littérature comme acupuncture, un texte qui fait un livre neuf, tant cette «augmentation» en modifie la lecture.

«C’est à cela, à ce croisement des spécificités, que j’entends revenir ici, pour essayer de comprendre ce que la littérature peut bien dire à l’Histoire – si elle lui dit quelque chose –; et, du même coup, par réfraction (me) donner quelque idée de l’étrange connaissance que nous apporte, sur tout et rien, la littérature», écrit Jean-Philippe ­Domecq, avant de préciser, «qu’est-ce que l’écrivain, à n’être qu’écrivain, peut ajouter au travail de l’historien et du philosophe de l’histoire?». Il brouille ensuite un peu trop les pistes en examinant des fictions littéraires construites à partir du document historique, notamment en donnant une volée de bois vert aux Bienveillantes de Jonathan Littell.

Car son entreprise est tout autre. Il n’aborde pas les «derniers temps» de Robespierre par le moyen de la fiction historique, mais par la seule méthode de l’écrivain qui est l’écriture elle-même. Ainsi, la sienne, par ses changements de ton ou de rythme, par un flottement syntaxique qui est perceptible dans certains passages, et sans aucun doute volontaire, suggère par exemple l’hésitation, l’insomnie, la fatigue, le presque rien des actions qui change le destin des individus en changeant le cours de l’histoire. La littérature comme méthode est «face à ce qui se dérobe», explique Domecq (paraphrasant Henri ­Michaux), elle fait face à l’inattendu; elle dépouille l’évidence pour révéler l’évidence cachée. «La vie: qui ne fait pas que nous égarer, que nous ne faisons pas qu’essayer de comprendre, que nous éprouvons aussi avec un étrange sentiment d’évidence. La littérature «comprend» cela; elle prend avec elle.»

Outre son récit, ses mises en perspective et son style très singulier tenant compte du but que poursuit l’auteur, Robespierre, derniers temps renvoie à une question fondamentale des sciences humaines, celle de la relation complexe entre l’observateur et l’objet dont il s’occupe. Dans Essais sur la théorie de la science (1917), Max Weber (1864-1920) pose les bases d’une méthode qui permettrait de considérer le caractère particulier des objets sociaux et des sujets qui les étudient. Les actions ne peuvent pas être décrites, expliquées, par leurs relations de causalité. Comme elles reposent toujours sur des systèmes de valeurs, l’analyse de leur succession est perturbée par ces valeurs et implique des bifurcations dont le rationalisme étroit est incapable de venir à bout. Max Weber distingue donc l’explication qui décrypte les relations causales entre les événements et la compréhension qui suppose, comme le dit de son côté Jean-Philippe Domecq, de prendre avec soi, ou sur soi, les conduites et les choix des acteurs sociaux pour repérer les relations de ces choix et de ces conduites avec les finalités qu’ils poursuivent.

Il est remarquable que le rôle dévolu à la littérature, à l’écriture et à la méthode de l’écrivain rejoigne l’épistémologie de Max Weber à propos d’une situation et d’une succession d’événements dont la logique peut être simultanément saisie à partir d’une cause finale (la Terreur serait-elle inscrite dès le début dans le processus révolutionnaire), à partir d’actions et de décisions contradictoires entraînant sur une pente fatale, ou à partir des caractères et des valeurs des personnalités qui incarnent cette période de l’histoire. L’art n’est pas qu’un mode d’expression, c’est une méthode capable d’élaborer des savoirs qui seraient difficilement accessibles sans son secours. Il peut s’asseoir sans crainte à la table de la science, à condition, bien sûr, que les scientifiques veulent bien lui laisser une place.

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Robespierre

«Rapport sur les idées religieuses et morales», 7 mai (18 Floréal an II) 1794

«La raison de l’homme ressemble encore au globe qu’il habite; la moitié en est plongée dans les ténèbres, quand l’autre est éclairée. […] D’où vient ce mélange de génie et de stupidité?»
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