Apparue au XIXe siècle et dérivée du mot «primitif», la notion de primitivisme est plurielle, montrait l’historien et critique d’art Philippe Dagen en 2019 dans son ouvrage Primitivismes. Une invention moderne. Dans un second tome récemment paru, Primitivismes. Une guerre moderne, l’historien de l’art analyse l’influence des «arts lointains» sur les mouvements artistiques de la première moitié du XXe siècle. Une démonstration qu’il poursuit au Musée du Quai Branly dans une exposition, Ex Africa, qui décrypte les relations entre les arts anciens africains et la scène contemporaine continentale.

Le Temps: Que sont les primitivismes, comment les définiriez-vous?

Philippe Dagen: La notion de primitif est une construction occidentale qui commence à se constituer dans la seconde moitié du XIXe siècle dans l’idée de se différencier et de s’opposer au monde moderne des révolutions scientifiques, techniques et de leurs conséquences économiques et sociales. Les primitifs, ce sont les «autres», ceux que l’on distingue des hommes des villes enchâssés dans le processus de développement. Parmi ces «autres» figurent, dans une confusion difficilement justifiable aujourd’hui, tous ceux que l’on a appelés autrefois les sauvages et aujourd’hui les colonisés, qui vivent entre l’Afrique, les aires pacifique et océanienne, et l’aire amérindienne. On les compare alors, de manière systématique, aux fous et aux enfants.

A la fin du XIXe siècle, leurs créations ont été rapprochées de celles des artistes populaires, paysans ou rustiques qui vivent à l’écart du monde moderne. Mais aussi des formes d’art des populations préhistoriques. Il y a une coïncidence historique évidente entre le développement des récits d’explorateurs, les premières formes d’ethnographie et les premières découvertes des civilisations de la préhistoire à partir des années 1860. On peut définir le primitif comme l’envers du moderne.

A quelles nécessités répondent ces primitivismes?

Les primitivismes évoquent les usages intellectuels, artistiques et quelquefois politiques que des individus ou des groupes font de cette notion de primitif, de manière offensive, contre la société où ils vivent. Les primitivismes sont des antimodernismes. Cela apparaît clairement dans les œuvres de Kandinsky ou dans celles de Lawrence, mais aussi dans les pensées et les œuvres du groupe d’artistes expressionnistes allemands Die Brücke, qui ont trait à la vie dans la nature, à la nudité et à la libération de la sexualité. Ils font écho à toutes les formes de comportements et de créations qui rompent avec les règles d’usage habituelles.

Ont-ils toujours été porteurs d’une critique de la modernité et de la société industrielle?

Ces critiques radicales n’ont fait que s’amplifier au fil du temps. Elles sont déjà très clairement exprimées dans les œuvres de Gauguin quand il explique fuir en Océanie pour vivre loin de l’Europe et de la misère. On retrouve également un côté révolutionnaire dans les mœurs et les comportements des artistes de Die Brücke et dans une certaine mesure du Blaue Reiter (le Cavalier bleu), mouvement qui se rebelle contre la société contemporaine et urbaine.

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L’engagement de Dada a une dimension plus nettement politique encore, que l’on retrouve dans le surréalisme et dans l’anticolonialisme de ces artistes et dans leurs accointances révolutionnaires. Les Américains qui ont, eux aussi, travaillé sur ces questions des primitivismes ont une vision totalement détachée des enjeux idéologiques et politiques. Cela ne les intéresse pas. Ils parlent des formes de ces objets mais pas de leur signification.

Les primitivismes de Dada et des surréalistes ne sont-ils pas également une forme de procès de la rationalité?

On retrouve en effet le procès de la rationalité dans les écrits de Dada, mais aussi dans ceux de Tristan Tzara et d’Antonin Artaud, ainsi que dans les créations d’Arp. On observe également chez ces artistes des revendications anticolonialistes qui se manifestent au moment de l’Exposition coloniale de 1931. Ils ont des liens dans un premier temps avec le Parti communiste français puis, dans un second temps, à travers Breton et Trotski et de figures comme Bataille, avec l’antifascisme. On ne peut à aucun moment séparer le politique de la création.

Les primitivismes ont-ils eu une influence sur la naissance de l’art brut?

Dubuffet a découvert ces formes d’art et ces «œuvres créées en dehors de toute influence des arts traditionnels» grâce aux surréalistes et au marchand d’art Charles Ratton, grand spécialiste des arts primitifs, qui était aussi le marchand des surréalistes. C’est dans sa galerie qu’a eu lieu en 1936 l’exposition d’objets surréalistes. A ce moment-là, Dubuffet ne manifestait pas encore d’intérêt pour ce qu’il appellera l’art brut. Ce n’est que pendant la période de l’Occupation qu’il prend conscience de l’existence de ce continent, en particulier grâce à l’influence de Jean Paulhan et qu’il commence à constituer ce qui deviendra la Compagnie de l’art brut. Sans Breton, sans Tzara et sans Eluard, il n’y aurait pas eu d’art brut.

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En quoi «Ex Africa», dont vous êtes le commissaire au Musée du Quai Branly, se distingue-t-elle de l’exposition «Primitivism», qui s’est tenue au MoMA en 1984?

Ex Africa adopte une démarche opposée à celle de cette exposition new-yorkaise. Je l’évoque dans le préambule d’Ex Africa qui ne porte, elle, que sur l’Afrique, alors que Primitivism s’intéressait à l’Afrique, à l’Océanie et à l’art amérindien. Le MoMA confrontait les objets tribaux aux œuvres d’art occidentales alors qu’il n’y a aucune œuvre d’art ancien africain dans mon exposition du Musée du Quai Branly. Il s’agit d’abord de montrer à travers des œuvres comment l’art africain est devenu un objet du consumérisme culturel occidental. Il s’agit bien d’une deuxième mort de l’art africain après la période coloniale.

Je voulais montrer également, dans un second temps, comment des artistes souvent jeunes s’emparent des œuvres d’art ancien, comme les masques notamment, en leur injectant des significations politiques ou morales d’aujourd’hui. Ces œuvres récentes manifestent une continuité dans la mesure où elles traitent de sujets africains comme ceux des migrants, de la corruption ou encore de la restitution du patrimoine, dans des travaux artistiques qui rendent eux-mêmes flagrante cette présence de l’Afrique.


A lire

Philippe Dagen, «Primitivismes 2. Une guerre moderne», Gallimard, 464 pages.

A voir

«Ex Africa. Présences africaines dans l’art d’aujourd’hui», Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, Paris, jusqu’au 11 juillet.