Entretien

Comment l’hiver devint un produit de consommation

Longtemps, on l’a appelé la saison morte, avant d’être celle des sports de glisse. L’hiver cristallise autour de lui une infinité d’images, d’attentes, d’angoisses profondes aussi. L’historien genevois François Walter a osé se lancer dans le portrait historique d’une saison

Et l’hiver devint un produit de consommation

Longtemps, on l’a appelé la saison morte, avant d’être celle des sports de glisse. L’hiver cristallise autour de lui une infinité d’images, d’attentes, d’angoisses profondes aussi. François Walter a osé se lancer dans le portrait historique d’une saison

Genre: Histoire
Qui ? François Walter
Titre: Hiver. Histoire d’une saison
Chez qui ? Payot & Rivages, 440 p.

C’est une figure redoutable, sinistre et enchanteresse à la fois. On trouve partout sa trace, dans la peinture, dans la littérature, dans les journaux des témoins du temps, dans les fêtes villageoises. Il prend souvent la forme d’un vieillard chenu, parfois d’un puissant général, ou d’un bonhomme de bois qui brûle. L’hiver, dont il est bien sûr question, François Walter a décidé de le suivre à la trace. Comment le perçoit-on, comment lui résiste-t-on, comment agit-il à travers les siècles? Telles sont les interrogations qui traversent ce livre foisonnant et érudit de l’historien genevois, auteur notamment de Catastrophes. Une histoire culturelle XVIe-XXIe siècle (Seuil, 2008). Sans relativiser la réalité du réchauffement, François Walter fait partager aussi une réflexion distanciée, et donc salutaire, sur nos inquiétudes climatiques d’aujourd’hui.

Samedi Culturel: Qu’est-ce qui vous a attiré vers les frimas?

François Walter: Jamais je n’aurais imaginé écrire un livre sur l’hiver. L’idée m’a été soufflée par un confrère. Sur le moment, j’en suis resté interloqué: comment peut-on faire une histoire d’une saison? Je voyais défiler des images – les skis, les vacances de neige – et tout cela ne me disait rien qui vaille. Puis je me suis rendu compte qu’entreprendre l’histoire d’une saison pouvait mettre d’autres choses en évidence, comme les perceptions et les usages sociaux. D’abord, c’est la seule saison qui est aussi riche en stéréotypes. On exige de l’hiver qu’il se déroule conformément à nos attentes, et si ce n’est pas le cas, on lancera, dépité: «Y a plus de saisons!» De plus, l’imagerie hivernale est abondante et présente des volets antagonistes: d’un côté, la vision triste et désespérée d’une saison mal-aimée, dite «morte», qui a longtemps prévalu dans les sociétés anciennes. De l’autre, la féerie, les images d’Epinal plus récentes. L’histoire montre en effet comment l’hiver est progressivement revalorisé dans les esprits.

Peut-être est-ce dû au fait qu’on souffre moins du froid?

On a l’impression d’en avoir fini avec l’hiver. Peu de gens souffrent du froid en Europe de nos jours. Toutefois, nous sommes toujours très vulnérables. A Genève, il tombe dix centimètres de neige et c’est la pagaille. Un gel extrême, une panne d’électricité, et tout est paralysé. En s’attaquant aux failles de la technologie, à laquelle nous sommes très dépendants, l’hiver souligne nos fragilités. Et il souligne aussi autre chose: la différenciation sociale. Dans les sociétés anciennes, l’hiver frappe les pauvres durement, alors que pour les riches, il est vécu comme un temps de douce oisiveté. C’est encore un peu le cas aujourd’hui, quand on songe par exemple aux moyens nécessaires pour passer quinze jours dans une station de ski.

Vous soulevez ce paradoxe qui travaille les sociétés anciennes: l’hiver à la fois rassérénant et en même temps redoutable.

C’est une tension qui peut s’exprimer par l’opposition extérieur/intérieur. Le gel, la tempête du dehors conduisent à se réfugier au-dedans, dans la chaleur. On retrouve cette structure dans les contes, voyez La Petite Fille aux allumettes. Cette dualité se retrouve dans les rituels illustrant la coexistence du maléfique et du bénéfique: d’un côté, la peur de la mort, de l’incertitude de l’au-delà, l’angoisse des revenants et des âmes en peine qui rôdent. De l’autre, l’attente de la fertilité retrouvée au moment où le cycle végétatif s’achève et s’apprête à naître à nouveau. D’où les rituels de fécondité qu’on trouve dans les fêtes calendaires d’hiver. La lumière du soleil, dont on attend anxieusement le retour, est un motif très fortement ancré dans la civilisation européenne. Il s’est manifesté par des rituels païens transposés dans la tradition chrétienne. Toute la mythologie hivernale se résume à ces deux versants: peur de la mort et espérance du renouveau symbolisé par le soleil. C’est Ramuz qui selon moi signe le plus beau texte à ce sujet, en 1937: Si le soleil ne revenait pas.

Vous montrez aussi que l’hiver n’est pas forcément le temps de l’inaction et du blues.

En effet, le paysan n’était pas terré dans sa maison en hiver. C’est vrai qu’il travaillait moins, mais ce temps de relâche était précisément consacré aux nombreuses fêtes calendaires de la saison, avec grandes ripailles de mets carnés – l’origine du mot «carnaval». C’est aussi un moment de convivialité et de relations intenses, où les jeunes se fréquentent et leurs familles contractent les mariages. On sort beaucoup de chez soi en hiver! Quant à l’idée qu’il y aurait plus de suicides pendant la «saison morte» est aussi fausse, on le sait depuis Emile Durkheim. Ce qui n’exclut bien sûr pas le blues hivernal, qui toucherait 5% de la population aujourd’hui.

On ne regrette pas les hivers d’antan quand on lit comment l’hiver frappait les gens, surtout en ville, jusqu’au tournant du XXe siècle.

On parle en effet de «petit âge glaciaire» pour désigner la tendance climatique entre 1300 et 1800. Imaginez, au XVIIe siècle, un hiver sur quatre peut être considéré comme extrêmement rigoureux: la température moyenne peut rester en dessous de zéro pendant un ou deux mois. En comparaison, au XXe siècle, c’est un hiver sur dix – signe du réchauffement. L’isolation des maisons est une invention très récente. Le chauffage central dans les maisons ouvrières ne s’est répandu que dans les années 1930-50. Donc, s’il est vrai qu’aujourd’hui encore on meurt de froid dans la rue, à l’époque on mourait de froid dans son lit. Il pouvait faire -10 °C dans votre pièce, et si vous n’aviez pas de couvertures ni de matelas de laine, très onéreux, votre nuit était une épreuve héroïque. Quoique la chose soit encore supportable pour un adulte, mais pour un nouveau-né, cela pouvait être fatal. Il arrivait souvent que l’on retrouve des bébés gelés

dans leur berceau.

Pour Baudelaire, l’hiver est la saison du confort. Est-ce là l’amorce d’un tournant dans la perception de l’hiver, au XIXe siècle?

Pour qui peut se le permettre, c’est la saison du bonheur! Baudelaire s’inscrit dans une grande tradition d’oisiveté hivernale qui remonte à l’Antiquité. Les riches Romains allaient dans leurs maisons de campagne pourvues de cheminées. De même, dès les XVIIIe-XIXe siècles, l’hiver est aussi la saison des mondanités: bals, concerts, opéra, théâtre, conférences. Mais le vrai tournant culturel survient à partir de la Belle Epoque, quand l’hiver devient synonyme de jeux à l’extérieur. Pratiquer les nouveaux sports de glace et de neige devient une marque de distinction. Après l’hiver charmant de Baudelaire se développe l’hiver hédoniste: plus question de souffrir du froid, on va désormais en jouir. Le corps sain s’expose, dore au soleil, et les stars bronzées sont à la mode dans les années 20. L’engouement pour les sports d’hiver inspire très tôt les peintres, qui soit érotisent la montagne à des fins publicitaires, ou alors se moquent de cette ruée grotesque des foules dans les Alpes, à l’instar du caricaturiste Samivel.

Et aujourd’hui, qu’est-ce qui selon vous attire les grands patrons et les dirigeants du monde à Davos?

Sans doute le plaisir hivernal issu de cette tradition hédoniste! La station draine une image de féerie, de traîneaux, de décorations de Noël, de fourrures. C’est sans doute ce que les participants au World Economic Forum recherchent! Ils viennent consommer des signes, mais ne veulent absolument pas subir la réalité hivernale. J’imagine que s’il faisait subitement -20 °C, tout serait fait pour que personne ne s’en rende compte. Un trait typique de notre époque postmoderne: Davos, c’est bien l’outrance de signes. Je vous dis cela et, paradoxalement, notre monde au quotidien est totalement indifférent au rythme des saisons. Les intérieurs sont tempérés. Au supermarché, on trouve des framboises et du raisin. Toutes sortes d’éléments qui n’ont rien à voir avec l’hivernité et qui brouillent nos repères. Le seul trait typiquement de saison, ce sont les marrons chauds. Ainsi l’hiver a perdu une partie de sa richesse.

L’hiver est-il en train de se perdre?

Tout le monde ne cesse de dire que l’hiver est moins rigoureux qu’autrefois. La réalité du réchauffement climatique en donne une sorte de confirmation. Sauf qu’il y a plein de contre-intuitions: nous vivrons malgré tout encore des hivers extrêmement froids et neigeux. Mais on ne peut plus s’attendre non plus à des Noëls blancs chaque année: statistiquement, seul un Noël sur cinq est sous la neige de nos jours…

Et vous, quels sont vos souvenirs d’enfance?

Je reconnais que je suis le premier à dire que, dans les années 50, quand j’étais enfant, les hivers étaient merveilleux! Il y a eu certes des grands froids dans cette décennie. Mais je me souviens que la neige n’était pas raclée de la chaussée, elle était simplement tassée par les véhicules. D’où l’impression prégnante d’un manteau de neige, même en ville. L’hiver, on le sentait sous les souliers, et pas seulement dans les rêves.

Et on ne parlait pas de réchauffement…

En effet. D’ailleurs, jusque dans les années 1980, on était persuadé que le climat refroidissait. En prenant simplement les occurrences des expressions «refroidissement global» et «réchauffement global» dans les bases de données de grandes publications scientifiques (JSTOR), on s’aperçoit que c’est le refroidissement qui domine dans le débat jusque-là. Puis la courbe s’inverse à la fin de la décennie, et c’est l’occurrence du réchauffement qui explose. Ainsi le citoyen lambda d’il y a 30 ans était convaincu qu’on allait vers le refroidissement, ce qui rejoignait le glossaire symbolique de l’hiver: la terre se refroidit et décline, comme la société occidentale… Il a fallu une révolution mentale pour expliquer aux gens que la catastrophe proviendrait du réchauffement. On y a trouvé une certaine logique finalement puisque l’on constatait par l’expérience que les hivers étaient plus chauds. Les médias sont un bon baromètre de cette synchronisation entre théorie et réalité vécue: quand l’hiver est très froid, on n’entend plus parler de réchauffement climatique. Mais quand il est trop doux, on déplore le manque de «normalité» hivernale. Au fond, qu’est-ce qu’un hiver normal? Les climatologues le savent bien, il n’y en a pas. C’est une saison capricieuse par excellence: un quart des hivers seulement sont conformes à une moyenne attendue. Décidément, l’hiver a besoin de fiction pour exister et faire rêver.

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Henry David Thoreau

dans «Walden», cité par F. Walter, p. 305

«Bien des phénomènes de l’hiver suggèrent une tendresse inexprimable et une fragile délicatesse. Nous avons coutume d’entendre ce souverain décrit comme un tyran rude et violent: mais avec la douceur d’un amant il orne les tresses de l’été»
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