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Désireux de retracer la complexité du cas Ouvrard, sans pour autant chercher des excuses au meurtrier, David Puaud a mené sa propre enquête, pendant presque dix ans.
© Gilles Lepore

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L’homme qui affleure sous le monstre

En 2007, un jeune en rupture tue un auto-stoppeur. La brutalité du crime, l’absence de mobile mais aussi l’étiquette de «monstre humain» collée à l’assassin hantent son éducateur social, le poussant à mener sa propre enquête

«Crime d’horreur», titre Libération. «Un meurtre barbare totalement gratuit», lit-on ailleurs. Fin mars 2010, la presse française couvre à grand fracas le procès aux assises de deux jeunes qui ont sauvagement assassiné un homme sans motif apparent. Le crime s’est produit à l’été 2007, au centre de la France, dans le département de la Vienne: sortant d’une boîte de nuit au petit matin, Josué Ouvrard (19 ans) et Kevin Lenôtre (28) prennent en stop Michel Firmin, lui font subir une série de tortures atroces avant de l’achever à coups de pelle et de laisser son corps brûlé et mutilé à la lisière d’un bois. Le verdict est à la hauteur de cet acte sidérant: perpétuité pour les deux meurtriers assortie d’une peine de sûreté de 20 ans.

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Les noms cités sont fictifs, l’auteur ayant voulu respecter l’anonymat de tous. Disons encore que la victime avait été un choriste des Bérurier Noir, groupe français phare dans les années 1980. L’affaire est classée, que dire de plus? Tout, justement. Un éducateur social, responsable notamment du suivi de Josué entre 2005 et 2007, reste hanté par le mobile obscur du crime et ne se satisfait pas de la manière dont ce jeune homme, doté pourtant de sensibilité et d’empathie, est qualifié de «monstre humain». Car le monstre, comme le définissait le philosophe Michel Foucault, n’est autre qu’une figure repoussoir, forgée dans l’usine des normes sociales qui n’a cessé de se développer depuis le XIXe siècle, autrement dit la fabrique de la normalité.

Le temps de l’intime conviction

Désireux de retracer la complexité du cas Ouvrard, sans pour autant chercher des excuses au meurtrier, David Puaud a mené sa propre enquête, pendant presque dix ans. De travailleur social, il est devenu anthropologue. Un monstre humain? (relevons le point d’interrogation) est le résultat, brillant et bouleversant, de cette longue recherche qui, comme le relève son préfacier l’anthropologue Michel Agier, ne donne pas de «solution miracle» pour empêcher ce crime horrible mais offre aux lecteurs-jurés de se faire leur propre opinion, de se forger leur «intime conviction» au-delà des coupures de presse.

On est donc très loin d’une reconstitution spectaculaire ou d’un brûlot politique à la manière de Tout, tout de suite de Morgan Sportès, qui pointait de l’index le délabrement social et moral d’une jeunesse des banlieues à la dérive. Ici, c’est sans jugement qu’est dépeint Josué Ouvrard d’avant l’irréparable, comme si tout était encore possible. David Puaud se base sur sa propre relation avec Josué, ainsi que sur les nombreux documents qui parlent de lui déjà avant son crime: en effet, lui et sa famille ont été suivis par d’innombrables services sociaux pendant des décennies.

Il s’invente une carapace

Derrière le masque du «monstre» apparaissent ainsi l’humain et tout ce qu’il porte en lui – un fardeau plutôt qu’un héritage, qui, on s’en doute, ne le faisait pas partir gagnant: né dans un quartier ouvrier de Châtellerault, en déliquescence depuis des lustres suite à la fermeture de la manufacture d’armes, Josué a six frères et sœurs, une mère plus ou moins S. D. F. et démissionnaire, un père débordé et souvent colérique. Fragile, mal intégré, très tôt en décrochage scolaire, celui que ses camarades de classe appellent «le casoc’» (cas social) s’invente une carapace, vivote en vendant de la ferraille ou en pêchant à la main des carpes dans la Vienne, se fait surnommer «Resca» pour son aptitude, réelle ou supposée, à survivre à des accidents de la route spectaculaires, avec moult cicatrices pour en témoigner.

L’illusion des «mains tendues»

Mais sa dérive n’est pas linéaire, elle n’est pas jouée d’avance. Evitant le travers d’une explication uniquement déterministe, qui accuserait la société pour disculper l’individu, David Puaud estime que des bifurcations sont possibles, que la vie est faite de choix. Josué aurait pu être boulanger («il a de l’or dans les mains», avait dit son maître de stage d’une semaine) ou peut-être militaire: l’armée, en France, offre une planche de salut aux plus désespérés. Mais dans son cas, trop d’antécédents judiciaires lui ont barré la voie à la dernière minute.

Peut-être jugera-t-on que Josué n’a-t-il pas su saisir toutes ces «mains tendues», selon l’expression du juge. C’est bien possible. Mais paradoxalement, les dispositifs sociaux et judiciaires, par leurs excès de bureaucratie, aveuglés par des processus déshumanisés, l’ont empêché de se ressaisir et de considérer les voies de sortie. Enfermé dans la fabrique de l’anormalité, empêtré dans une rage latente, Josué s’est suicidé socialement en même temps qu’il a tué un inconnu au bord de la route.

Un monde ouvrier à l'agonie

En racontant la trajectoire complexe d’un déclassé, David Puaud ajoute une clé de compréhension à l’ineffable: les raisons sociales d’un crime, le plus souvent niées ou méprisées par notre société qui ne juge que par la focale individuelle. Dans le même temps, il redonne voix à un monde ouvrier à l’agonie, un quart-monde au cœur de la France qui reste exclu du grand récit de la mondialisation.


David Puaud «Un monstre humain? Un anthropologue face à un crime "sans mobile"», La Découverte, 240 p.

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