Il fait de la musique de chambre et sort ses albums en fonction de ses activités professionnelles. «Pour le dernier, j’ai mis trois ans. C’est beaucoup trop long alors que je suis capable de produire un titre en deux semaines», explique Jean-Pierre Kazemi, qui a toujours concilié travail et studio d’enregistrement.

S’il a pris son temps, c’est aussi que The Perfect Male traite des relations homme-femme. Et que le sujet tombe à un moment où les questions d’identité, d’inégalité et de genre n’ont jamais autant agité les débats. «On se trouve à un moment charnière. Gillette, par exemple, a fait une pub sur les méfaits des comportements sexistes ou dégradants des hommes à l’égard des femmes. Il y a bien sûr toujours l’idée de vendre des lames de rasoir en surfant sur la vague #MeToo, mais si une marque aussi virile dénonce la toxic masculinity, c’est qu’il y a du changement», observe le musicien qui a commencé sa carrière à Genève dans les années 1990. «Mon groupe s’appelait A Girl with a Gun, on faisait du rock industriel, puis du stoner avec un second groupe, Easy! On s’est séparés et je suis parti à New York pendant un an. J’avais embarqué avec un moi un sampler sans savoir si je saurais le faire fonctionner.»

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Amours contrariés

Là-bas, il se forme en autodidacte à la composition sur machines numériques. Les rythmes s’adoucissent. L’inspiration vient de la black music et des bandes originales de films. Le projet Love Motel naîtra de cette nouvelle ambiance électro post new wave. Le nom s’inspire alors des Love Hotel, ces établissements japonais où les couples, légitimes ou pas, se retrouvent quelques heures. Histoire d’échapper au concept nippon de la famille où toutes les générations vivent ensemble sous un même toit.

Jean-Pierre Kazemi, musicien seul, invite donc dans sa chambre des clients mélomanes de passage. «C’est ça. Il y a des gens qui passent dans le Love Motel. Il y a les réguliers qui jouent sur tous mes disques comme Renato Dani, qui tenait la guitare dans Rash Panzer, un groupe de heavy metal mythique des années 1980. Et d’autres qui viennent juste poser une voix, une ligne d’instrument comme ce chanteur américain de house rencontré par hasard au bar d’un hôtel de Singapour et qui m’envoyait ses enregistrements par internet.»

Comme toujours en musique, Jean-Pierre Kazemi et Love Motel ont beaucoup chanté l’amour, le plus souvent contrarié. «Mais je restais dans la position d’un homme qui parle des femmes, j’adoptais le point de vue du premier que la seconde avait quitté. Cela donnait des chansons à la Gainsbourg. C’était désabusé et ça se finissait plutôt mal.» Dans son dernier disque, le musicien genevois opère un renversement. Il ne raconte plus le mâle marri par une quelconque aventure déçue. «Je parle des femmes qui se mettent en scène et prennent leur destin en main. Même si j’avais envie de traiter de la condition féminine, cela ne fait pas de moi un féministe pour autant. Je laisse cela à celles et ceux qui le sont vraiment. Je voulais explorer le rapport entre les sexes d’une manière différente et personnelle.»

Filles du New Jersey

La révélation, il l’a eue à travers une émission de télévision. Entre 2009 et 2012, MTV va diffuser Jersey Shore, programme de téléréalité qui, comme dans le Loft en France, force à la cohabitation huit jeunes gens du New Jersey. «La série était très suivie, mais aussi très critiquée parce qu’elle dépeignait les habitants du New Jersey comme les derniers des ploucs. Surtout les filles qui, avec leur teint orange et leurs manières provinciales, passaient vraiment pour des demeurées. Ça m’a interloqué. Je me suis demandé pourquoi ces femmes cristallisaient autant de haine. Je me suis intéressé à leur image dans la sous-culture américaine, j’ai beaucoup cherché sur internet et repiqué des bouts de phrases qui sont devenues les paroles d’une chanson: New Jersey Girl, sortie d’abord de manière confidentielle sur un 45 tours vinyle en 2014.»

Sur YouTube, le musicien découvre ensuite le phénomène des Guidettes, des filles qui se filment dans des tenues pas possibles en train de se préparer pour aller en soirée. «Elles sont là, entre copines, donnent des conseils maquillage, parlent de tout et de rien, boivent et se marrent…» Mais aussi ce que les New-Yorkais appellent avec dédain les B&T, les Bridge and Tunnels, ces party girls qui traversent les ponts et les tunnels pour faire la fête à Manhattan. «Elles sont assez bluffantes, se livrent sans complexe de manière assez déconcertante. Dans une société de l’hyperconsommation dont les valeurs se confondent avec des slogans publicitaires, elles orchestrent le marketing d’elles-mêmes. Pourquoi ces filles sont-elles à ce point critiquées alors qu’elles ne font qu’utiliser les codes narratifs dans lesquels elles ont toujours baigné. A leur âge, j’aurais fait exactement la même chose. Le monde dans lequel elles vivent est celui qu’on leur a donné. Il n’y a pas à les juger.»

Stéréotype essoufflé

Les vidéos de ces femmes qui médiatisent leur vie en temps réel, on les retrouve dans les deux clips qui accompagnent New Jersey Girl et son remix. Parfois entremêlés d’images d’archives des années 1950 qui font l’apologie de la femme au foyer parfaite ou, à l’opposé, de la stripteaseuse. «A 70 ans d’écart, on reste parfois dans les mêmes attitudes stéréotypées, une sorte de ritualisation de la féminité que le sociologue Goffman a appelée «la parade du genre». Mais le grand bouleversement entre ces époques vient du fait qu’au XXIe siècle ce sont des femmes qui se filment elles-mêmes. Avant, lorsqu’un film montrait une ménagère ou une effeuilleuse, vous étiez sûr à 100% qu’un homme se trouvait derrière la caméra. Aujourd’hui avec les réseaux sociaux et les plateformes vidéo, les femmes ont repris le contrôle de leur image. En 2019, elles ont le pouvoir, elles se mettent en scène avec leur portable. Tous les jours des dizaines de milliers d’histoires s’écrivent ainsi. Des histoires de femmes petites, hétéros, blanches, noires, homos qui parlent d’elles d’une manière ou d’une autre. Alors oui, la femme grande, mince et belle imposée par la société du spectacle existe toujours, mais le stéréotype s’essouffle. La technologie a retourné la situation.»

Pour appuyer le propos de son album, Jean-Pierre Kazemi a imaginé un concept: The Jersey Incident. Le projet compte pour l’instant les deux clips de New Jersey Girl où les femmes mènent le jeu. «Je suis en train de travailler avec des femmes artistes qui réinterprètent le titre original à travers des remix et des vidéos et qui porteront leur regard sur ce sujet», reprend le Genevois, qui a choisi de ne plus se produire sur scène. Pas assez de temps et plus l’énergie de trouver un local et des musiciens pour répéter. «Mais j’ai trouvé la parade. J’ai créé les Acoustic Sessions, web série dans laquelle je m’invite chez les gens et je joue un morceau de l’album avec eux. C’est une manière de montrer une sorte de live minimaliste tout en restant dans une démarche artistique. Et puis ça me force à me réinventer. L’effet est d’ailleurs assez incroyable. Sur Spotify, l’écoute de ces chansons peut augmenter d’un coup de 288%.»


The Perfect Male, Ed. IntoXygene, Paris, disponible sur Spotify et Apple Music. The Jersey Incident: www.bit.ly/JerseyIncident