Données

L’homme qui aimait «The Great Hack»

Installé à Genève, l’expert Paul-Olivier Dehaye fait une apparition dans le documentaire de Netflix sur le scandale Cambridge Analytica. Il salue les bienfaits du film, non sans exprimer quelques réserves

Sur le web, il s’agit d’un trou noir. Un objet qui aspire tout ce qui entre dans son champ magnétique. Et ce qui gravite autour, ce sont nos données personnelles. Des entreprises prospèrent en accumulant une myriade d’informations privées. Elles ont ainsi la capacité de prédire nos comportements, déterminer nos préférences, connaître nos proches et nous suivre à la trace. Une force insaisissable dévoilée au grand jour avec l’éclatement du scandale Cambridge Analytica.

Cette société britannique, qui a mis la clé sous la porte en mai 2018, a aspiré illégalement les données de 87 millions d’utilisateurs de Facebook pour diffuser des contenus personnalisés à des fins politiques. Une arme redoutable utilisée pendant la campagne présidentielle de Donald Trump et qui serait tombée dans les mains des partisans du Brexit. Deux opérations couronnées de succès, en partie grâce aux données personnelles. Le constat est vertigineux.

«Assez surréaliste»

Sorti fin juillet sur Netflix, le documentaire The Great Hack décortique cette affaire tentaculaire en interrogeant plusieurs protagonistes de l’histoire. Parmi eux, un expert installé à Genève: Paul-Olivier Dehaye. Il apparaît au début du film dans le cadre d’une visioconférence avec David Carroll, un personnage clé du film. Cet activiste a essayé de récupérer ses données auprès de Cambridge Analytica. En vain. «La meilleure manière de raconter ce problème, c’était d’avoir un individu qui se battait pour ses données. Il l’a fait. Maintenant, il y a un film Netflix. C’est assez surréaliste, confie Paul-Olivier Dehaye. Il y a eu des investissements massifs pour raconter cette histoire et informer le grand public sur ses droits.»

Lire son portrait: Paul-Olivier Dehaye, le matheux ennemi de Facebook

Le premier contact avec les réalisateurs, Jehane Noujaim et Karim Amer, remonte à début 2018. Le couple a signé en 2013 le documentaire The Square, qui raconte la révolte sur la place Tahrir en Egypte. Un soulèvement alimenté par les réseaux sociaux. Cette fois, les auteurs voulaient explorer la face sombre des plateformes numériques.

«Karim Amer est venu à Genève discuter pendant quelques heures, se souvient le mathématicien. A l’époque, ils ne savaient pas exactement comment ils allaient raconter le truc. Ils n’avaient encore rien filmé et puis il y a eu tous les événements autour de Christopher Wylie.» En mars 2018, l’ancien employé de Cambridge Analytica a raconté avoir participé à la fabrication d’une «arme de guerre psychologique». Le lanceur d’alerte est devenu le visage médiatique du scandale. L’équipe du documentaire essaie alors de l’intégrer au projet. «Mais ils ont manqué leur coup», note Paul-Olivier Dehaye.

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«Expert en désinformation»

Le récit s’est finalement concentré sur Brittany Kaiser, une ancienne cadre de Cambridge Analytica qui a travaillé pour la campagne de Donald Trump. Le spectateur la découvre dans une piscine à débordement en Thaïlande, lunettes de soleil sur le nez. «J’ai des preuves que la campagne pour le Brexit et la campagne électorale de Donald Trump ont baigné dans l’illégalité», affirme-t-elle, en exécutant quelques brasses. Est-elle une lanceuse d’alerte? Son parcours ambigu suscite la méfiance des observateurs. «Elle s’est retrouvée dans les pires coups de Cambridge Analytica et reconstruit désormais toute une histoire. Elle n’a lâché aucune information jusqu’au témoignage de Christopher Wylie», juge Paul-Olivier Dehaye.

Dans une série de tweets, il exprime ses réserves sur les protagonistes du documentaire. Dans son viseur, on trouve également un ancien dirigeant de Cambridge Analytica, Julian Wheatland, fraîchement converti à la cause de la protection des données. Des personnages curieux que l’expert genevois a voulu observer de près, pour la première fois. Pour cela, il s’est rendu à l’avant-première du documentaire à Londres, le 16 juillet dernier, en présence d’une partie du casting. «Je voulais voir comment ils se présentaient devant le public, comment ils exploitaient le film», explique-t-il. Sa conclusion? «Expert en désinformation, c’était leur métier. Ils vous mentent au nez, et sur un piédestal. Ils ont un agenda qui va au-delà de la rédemption.» Il fait notamment référence au livre de Brittany Kaiser, qui doit paraître prochainement. Pourquoi n’a-t-elle pas donné immédiatement l’intégralité des informations en sa possession aux autorités? Son comportement interroge Paul-Olivier Dehaye.

Le spécialiste place toutefois beaucoup d’espoir dans ce documentaire. «Le film a l’avantage de générer une discussion, un questionnement sur les protagonistes et leur discours. On doit décider en tant que société du futur de nos données personnelles.» Un problème qu’il prend à bras-le-corps. Depuis la publication du documentaire, il reçoit de nombreuses sollicitations d’anonymes qui souhaitent s’engager dans la lutte. «Vous seriez étonné du nombre de gens qui m’ajoutent sur Facebook. C’est assez ironique.»

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