Scène

L'homme blessé selon Romeo Castellucci bouleverse à Vidy

L'artiste italien signe une pièce déchirante où règnent un patriarche en lambeaux et son fils, sous le regard d'un Christ énigmatique

L’homme à ses extrémités. Là où il tremble avant de choir, de naître dans un cri, de s’éteindre dans un murmure. La rareté de l’artiste italien Romeo Castellucci depuis vingt ans est là: il chemine en plasticien érudit sur cette crête, cet endroit où le vivant est plus intense, plus dangereux, plus inquiétant, parce que menacé. Au Théâtre de Vidy, l’acteur Gianni Plazzi, 79 ans, est une sentinelle au bord de tout, de lui-même, du néant, de ses frères humains. Cet homme défait, qui surnage au milieu de ses langes, vous ne l’oublierez pas.

Qui est-il? Il est ce patriarche de la dernière heure, votre père peut-être, celui qui n’a plus de mots dans la chambre de son hospice, celui qui regarde passer les avions par le hublot de sa télévision, celui qui se répand dans un flot nauséabond. A ses côtés, Sergio Scarlatella incarne le fils, vous ou moi, c’est-à-dire l’ultime samaritain. Il vient du monde d’à-côté, d’un territoire où la bienséance est un corset salutaire, où on donne le change dans l’ignorance du purgatoire.

Alors voilà, vous êtes dans le vif de Sul concetto di volto nel figlio di Dio, un spectacle qui laisse sans voix, terrasse et bouleverse. On traduit par «Sur le concept du visage du fils de Dieu.» Le titre est en soi un mille-feuille qui dissimulerait un secret. En grand, le visage d’un Christ vous regarde – le Salvator Mundi, peint par Antonello da Messina vers 1470. Gianni Plazzi, lui, fixe avec des yeux de carpe un écran, effondré sur un divan blanc. Sergio Scarlatella l’apostrophe avec tendresse. Il répond en borborygmes. Ses jambes s’ouvrent, vous apercevez des couches. Il soulève sa carcasse à présent, se tourne, sur son suaire d’hôpital une tache sans équivoque apparaît. Le fils va bientôt nettoyer le père. Les langes sont sales et puants. L’odeur vous submerge. Mais la souillure est effacée. Et puis non. Il se répand encore.

Chez Romeo Castellucci, le trivial des jours est indissociable de la figuration, ou plutôt d’une transfiguration.

A ce stade, Sul concetto di volto nel figlio di Dio est une performance stupéfiante, qu’on a le droit de trouver insupportable. Mais chez Romeo Castellucci, le trivial des jours est indissociable de la figuration, ou plutôt d’une transfiguration. Voyez Sergio Scarlatella, il lave le dos du patriarche, à genoux. Et sa main se fige un instant sur la chair nauséeuse. Voyez encore Gianni Plazzi. Il avance à petits pas agonisants vers son lit immaculé. Sur la table de chevet, un bidon. Il s’en saisit, puis il en verse le contenu brunâtre sur les draps. Romeo Castellucci introduit dans ses matières ce qu’on appellera du jeu. C’est-à-dire aussi, quand tout suffoque en vous, une respiration.

C’est qu’il n’y a pas de chute, c’est-à-dire de blessure, sans art. Le très haut et le très bas sont les pôles magnétiques de Romeo Castellucci. L’humanité est cette glaise, souffle-t-il, qui s’abîme et se transcende. Considérez le dispositif spatial. Son horizontalité accablante, avec son canapé à main gauche, son lit très loin à main droite. Mais aussi sa hauteur splendide, ce visage du Christ qui vous enveloppe, son regard doux et aveugle à la fois. Est-il miséricorde ou indifférence? Il est là, c’est tout, comme hypothèse d’une fraternité, d’une consolation suprême, d’une ablution quand les mains puent la misère et la honte.

Cette passion a des stations sidérantes. Celle-ci par exemple. Sergio Scarlattela fait corps avec la figure christique, petit homme à la bouche collée tout contre les lèvres du sauveur. Un chant monte alors comme des catacombes, une voix psalmodie «Je suis Jésus», un ballon de basket rebondit dans le lointain. Il rappelle ce même ballon qui en 2008 tombait du haut du Palais des papes. Roméo Castellucci adaptait alors pour le Festival d’Avignon L’Enfer de Dante.

Mais un enfant entre, pull marin, huit ans peut-être. Puis sept autres suivent. De leurs sacs d’école, ils sortent des cailloux, dirait-on. Ils les jettent méthodiquement contre le visage du Christ. Que voir dans ce geste? Des croyants ont estimé en 2011 que Romeo Castellucci était christianophobe. Ils ont menacé. De manière plus subtile, on peut lire dans cette déferlante un écho au supplice du sauveur, une manière de rapatrier la figure de l’idéal du côté de ce qui gémit, hurle, se fracasse.

Gianni Plazzi se dresse à présent, comme Moïse à la fin des temps – la saison passée, Romeo Castellucci présentait ici même Go down, Moses. Dans ses doigts, le bidon et son limon. Il disparaît derrière le tableau d’Antonello da Messina. Bientôt coule sur l’œuvre une liqueur amère, sang et excrément mêlés. Dans cette hémorragie apparaissent des hommes-araignées. Ils déchirent la toile pour faire surgir comme son énigme, un terrible aveu: «I am not your shepherd – Je ne suis pas votre berger.»


Le ballon de basket qu’affectionne l’artiste est peut-être un talisman. L’esthétique de Castellucci est aussi celle du rebond. Les saluts en ont la beauté. Gianni Plazzi et Sergio Scarlatella s’inclinent avec la joie timide des revenants. Devant eux, une nuée d’enfants. Tous applaudissent. Comme si l’art servait toujours à ça chez Romeo Castellucci: à ressusciter l’espoir d’une communauté, d’une intelligence qui serait son levain. La matière même de l’amour.

Sul concetto di volto nel figlio di Dio, Lausanne, Théâtre de Vidy, jusqu’au 15 nov.; rens. www.vidy.ch

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