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Le candide Caleb, à gauche, tisse peu à peu une relation ambiguë avec Ava, robot aux allures de femme qui questionne ses certitudes.
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Et l’homme créa l’IA

Dans ce thriller philosophique, un jeune programmateur est invité à tester une Intelligence artificielle conçue par son patron. Elle s’appelle Ava et ressemble à la femme de ses rêves. Mais qui teste qui? Et qui réussira à sortir du labyrinthe d’«Ex_Machina»?

Hirsute dans son pull informe, Caleb connaît son heure de gloire lorsqu’il tire le bon numéro à la tombola de l’entreprise. Le jeune programmateur gagne une semaine dans la retraite du boss, perdue au fond de l’Alaska. Une maison intelligente à moitié enfouie dans le roc, alternant parois transparentes et murs truffés de fibres optiques. Avec ses cheveux ras et sa barbe de prédicateur islamiste, avec ses lunettes de matheux jobsien, Nathan, son hôte, manifeste un autoritarisme cool typique des e-patrons de la Silicon Valley: il est fantasque, sarcastique, impatient. Et plutôt porté sur l’alcool.

A sa grande surprise, Caleb découvre qu’il va participer à un test de Turing, soit poser une série de questions susceptibles de déterminer l’intelligence d’une machine. Le sujet de l’expérience est Ava. Cet androïde conçu par Nathan se présente sous la forme d’une séduisante jeune femme. Le maillage de kevlar dessinant sa silhouette gracile laisse entrevoir un squelette de titane. Sous la boîte crânienne argentée, seul le visage est humain. Le test est biaisé: Ava est d’évidence un robot. Mais l’expérimentateur va-t-il persister à croire qu’elle est dotée d’une conscience?

A l’instar de la Genèse, Ex_Machina se déroule en une semaine. De grandioses plans de nature sauvage entrecoupent les six entrevues qu’ont Caleb et dAva dans une atmosphère de plus en plus inquiétante et claustrophobe.

Douter de sa réalité

Surtout connu pour les scénarios que Danny Boyle a portés à l’écran (The Beach, 28 Days Later, Sunshine), le romancier Alex Garland, signe ses débuts comme metteur en scène avec ce film que Variety qualifie de «Frankenstein de l’âge digital reconfiguré en guerre des sexes». Les personnages de ce huis-clos paranoïaque sont interprétés par un brelan d’excellents comédiens. Dans le rôle d’Ava, Alicia Vikander (Danish Girl, Jason Bourne) manipule deux transfuges de Star Wars: Episode VII – Le Réveil de la Force, à savoir Domhnall Gleeson (le général Hux, séide du côté obscur) et Oscar Isaac (Poe Dameron, héros des forces rebelles) qui incarnent respectivement le candide Caleb et le machiavélique Nathan.

Le robot est un des plus beaux thèmes de la science-fiction. Malheureusement, il est plus souvent prétexte à des poursuites et des bagarres (I, Robot, Terminator) qu’aux réflexions ontologiques qui font la puissance de 2001 L’Odyssée de l’Espace, de Blade Runner, voire du mésestimé Transcendance.

Ex_Machina se construit à travers des dialogues, les conversations entre Ava et Caleb, qui prennent un tour sentimental au fur à mesure que le robot se féminise en dissimulant sa nature artificielle sous des habits, les rapports du candide maïeuticien à son chef

Puisque «la conscience n’existe pas sans interaction», Ex_Machina se construit à travers des dialogues, les conversations entre Ava et Caleb, qui prennent un tour sentimental au fur à mesure que le robot se féminise en dissimulant sa nature artificielle sous des habits, les rapports du candide maïeuticien à son chef – qu’il commence à craindre depuis qu’Ava, profitant d’une coupure de courant, lui a dit de s’en méfier… Perturbé, il en vient à douter de sa réalité biologique, de son libre-arbitre et du hasard des loteries…

Singes debout

Tablant sur le minimalisme, l’histoire se déroule dans un décor dont la sobriété n’empêche pas la dimension fantasmatique. Sur les murs beiges s’alignent tels des trophées quelques masques humanoïdes menant de Robi le robot à Ava. Dans une chambre condamnée, les placards recèlent des gynoïdes écorchés évoquant la pièce secrète de Barbe-Bleue.

Une paroi s’orne d’une toile de Pollock. Ce manifeste d’art automatique, conciliant le contrôle et l’instinct, est une juste représentation de l’intelligence artificielle selon Nathan. Qui exhibe le cerveau de ses créatures: un volume ovoïde souple et bleuté, une structure gélatineuse plutôt que solide. A la fois limpide et imparfait, structuré et chaotique, ce «disque fluide» inclut des variables au niveau moléculaire.

Oppenheimer précurseur

Nathan est comme Dieu à l’aube du sixième jour. Et Caleb de citer Robert Oppenheimer, l’inventeur de la bombe atomique: «Je suis devenu la mort, le destructeur des mondes». Dans 2001, HAL 9000 est débranché. Ava et sa complice Kyoko sont plus malignes que l’ordinateur homicide du Discovery. Tel le Dr. Frankenstein, Nathan se voit débordé par ses créatures. Il est proche le jour qu’il prophétisait où «les IA nous regarderont comme on regarde les squelettes fossiles des plaines d’Afrique, ces singes debout qui vivaient dans la poussière avec un langage et des outils rudimentaires».

La structure des robots est bien fragile: leurs membres sont certes remplaçables, mais trop friables pour rendre plausible l’hypothèse d’une conquête. Et l’on peine à croire qu’un sentiment amoureux puisse naître entre un être de chair et un être manufacturé couvert de tégument plastique

Ce chapitre de l’histoire de l’humanité finissante n’échappe pas à quelques simplifications abusives. La structure des robots est bien fragile: leurs membres sont certes remplaçables, mais trop friables pour rendre plausible l’hypothèse d’une conquête. Et l’on peine à croire qu’un sentiment amoureux puisse naître entre un être de chair et un être manufacturé couvert de tégument plastique, fût-il doté par son créateur d’un organe sexuel tapissé de capteurs et conçu selon le profil pornographique de l’homme auquel il est destiné. L’affaire manque de phéromones.

Dans Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques?, Philip K. Dick statue qu’«une froideur, quelque chose comme l’haleine du vide qui s’étend entre les mondes habités» séparera à jamais l’homme de chair de sa réplique manufacturée.


 

Ex_Machina (2015), Alex Garland, Universal

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