Qui osera encore dire que le classique est un art compassé? Plus personne, après le spectacle proposé mardi soir au BFM par le GECA. Les projets «rénovateurs» de David Greilsammer et de son équipe ne s’inscrivent ni dans la provocation, ni dans la rupture. Le respect musical en est le ferment. C’est là leur force.

Au deuxième concert Prestige de sa saison, l’orchestre a atteint une sorte d’état de grâce. L’an passé, déjà, Le Bourgeois gentilhomme avait ébloui le public en révélant une façon originale de vivre la musique, mariée à la danse. Mardi, ce spectacle a réinvesti l’affiche pour le plus grand bonheur de tous.

Musiciens acteurs

Particulièrement bien adapté à la «Suite» de la comédie-ballet de Lully, le concert chorégraphié par Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola donne du sens à l’œuvre en mettant en mouvement les instrumentistes.

Les Quatre saisons de Vivaldi avaient d’abord fait sensation en 2009 à Berlin avec l’Akademie für Alte Musik, feuilles à l’archet. A Genève, la magie demeure intacte dans les deux ouvrages commandés par le GECA. Les musiciens, pieds nus, et acteurs vivants des histoires musicales en jeu, constituant toujours le corps vivant des partitions.

La vie sous la fumée

L’homme qui danse avec les orchestres a donc été réinvité par le GECA pour une nouvelle création éblouissante, sur la 40e Symphonie de Mozart. Du noir absolu où l’orchestre entame les premières mesures dans la salle, à l’amas final de musiciens étendus sur scène autour du danseur dénudé, la vie a passé. Et s’est tue sous la fumée.

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L’expérience sensorielle, artistique, musicale, visuelle et sonore à laquelle les spectateurs sont conviés n’a rien de brutal ou d’autoritaire. Elle est une invitation au partage et à la réflexion. L’avant-dernière symphonie de Mozart, un tube? Non, un testament et une ode à la vie. Légers et profonds. Tragiques et joyeux. Un hommage à la perte et au deuil, à l’allégresse et à la beauté.

Si Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola parvient à bouleverser les codes si formidablement, c’est qu’il ne les casse pas. Contre-ténor formé aux délicatesses baroques, le danseur-chorégraphe sait entraîner les musiciens aux limites de leur jeu, à la frontière de leur art, sans les dévoyer.

Précision et finesse

Se lancer dans une lutte avec le soliste? Se laisser coucher par lui et continuer à jouer, le dossier de la chaise au sol? Danser en groupe, instruments vissés au corps? Le GECA le fait avec un naturel confondant, sans broncher. La musique est servie avec précision et finesse d’un bout à l’autre du spectacle.

Et puis, il y a encore cet esprit de «rencontre» si cher au chef, qui présente l’œuvre contemporaine au micro. Carmen Arcadiae Mechanicae Perpetuum de Harrison Birtwistle s’inscrit dans une esthétique où la rythmique et les éclats hachés dominent, mais qui manque un peu de précision. Quant aux Wesendonck Lieder de Wagner, dans leur arrangement pour orchestre de chambre de Henze, la voix cuivrée, élégante et discrète de la magnifique contralto Sara Mingardo peine parfois à en déployer toute l’ampleur expressive. Et l’orchestre se révèle parfois désuni. Il n’empêche qu’un tel concert donne envie de classique. Autrement.