Portrait

L’homme jardin, Gilles Clément

Préférant la vie à la forme, il est le grand libérateur de nos espaces verts. A Meyrin, une exposition développe ses concepts révolutionnaires. Il y donne une conférence mercredi

Les trains suisses sont parfois en retard. Nous devons accueillir Gilles Clément à l’arrivée de son TGV et notre propre train se traîne entre Lausanne et Genève. Nous le retrouvons à peine plus inquiet qu’un oiseau sur sa branche guettant l’horizon. Le plus célèbre des jardiniers paysagistes vient vernir Toujours la vie invente, l’exposition qu’accueille Forum Meyrin sur son travail. Il a voyagé avec la commissaire du projet, Dominique Truco, directrice artistique de la VIIe Biennale internationale d’art contemporain de Melle. Nous nous asseyons devant trois tasses bien rouges de cynorrhodon et d’hibiscus. De quoi engager une conversation très végétale.

Il nous raconte comment le jardin est arrivé dans sa vie. Dans sa Creuse natale, il a commencé à s’occuper du jardin de ses parents – un père négociant en vins, une mère qui reprisait à domicile. «J’avais entre 13 et 15 ans, mon père a trouvé que je m’en occupais bien.» Mais à l’école, c’est plus difficile. L’adolescent ne se sent simplement pas concerné. Jusqu’à ce qu’une professeur de sciences naturelles lui fasse découvrir le métier de paysagiste. «J’ai donc fait des études d’ingénieur horticole, un cursus assez long, mais je savais pourquoi je travaillais.»

Il commence à travailler en 1971, après la coopération plutôt que le service militaire, deux ans comme enseignant dans un lycée agricole en Amérique latine. Au départ, il fonctionne avec ce qu’il a appris. Ce n’est qu’en 1977 qu’il peut expérimenter des idées nouvelles, qu’il ne peut imposer à ses clients. Pour cela, il achète un bout de terrain, dans une petite vallée où il venait enfant. «Et j’ai construit ma maison, je me suis fait maçon pendant plusieurs années.» Côté jardin, d’abord, il observe. «Ce que je voulais, c’était préserver la diversité, or on nous avait appris à tuer.» Il évoque les produits terribles de l’époque, comme la strychnine, qui, sous le nom de taupicine, décimait taupes et vers de terre. Avec un anti-pucerons dont la publicité assurait, sur l’air de Trenet, qu’il rendait les jardins extraordinaires, il a même failli mourir, tombant dans un semi-coma deux jours durant parce que le produit était entré dans une plaie. «On tuait les pucerons, mais on tuait le jardinier avec.»

Le plus difficile, ça a été de devenir ami avec les taupes. Il y a une telle habitude culturelle de détester les petits monticules.

Le jardin en mouvement

Il faut donc trouver d’autres solutions. «Le plus difficile, ça a été de devenir ami avec les taupes. Il y a une telle habitude culturelle de détester les petits monticules.» Il lui faut inverser un système de pensée et chercher les aspects positifs de ce qu’il avait lui-même jusqu’à présent trouvé problématique. Il mettra sept ou huit ans à élaborer les principes de ce qu’il appelle le jardin en mouvement, fort bien présenté dans l’exposition. Et dont la première grande application le fera connaître au grand public. C’est le parc André-Citroën à Paris, inauguré en 1992. «Mais sept ans plus tôt, les ingénieurs de la Ville de Paris avaient commencé par me dire que c’était impossible.»

Depuis, les choses ont évolué. Ainsi, les responsables des jardins publics des grandes villes – Rennes fut pionnière, rappelle Gilles Clément – ont peu à peu abandonné les pesticides. Ils ont aussi appris à moins se méfier des mauvaises herbes. «Elles ne sont pas mauvaises, elles peuvent être gênantes dans une circonstance particulière. On se débrouille alors pour diminuer leur présence de manière mécanique, jamais chimique, et puis c’est tout.»

Brassage planétaire

Dans plusieurs ouvrages, notamment L’Eloge des vagabondes (Editions Nil, 2002), il prend la défense de ce qu’il appelle le brassage planétaire, contre ceux qui crient à l’envahissement de nos paysages par des plantes venues d’ailleurs. «Nous avons, nous humains, accéléré la dynamique de rencontres des espèces de plantes, qui existe sans nous par les vents, les courants marins, les oiseaux, etc. Ce qui ne peut de toute façon avoir lieu que dans un biome, c’est-à-dire un milieu compatible. Et il y a une réponse du milieu qui peut faire diminuer, régresser la plante exogène. Moi ça ne m’inquiète pas.» Et de rappeler que la vraie menace pour la biodiversité, c’est l’extension urbaine, et surtout la chimie, la pollution.

Lui qui a beaucoup enseigné se réjouit que les jeunes générations de jardiniers sachent choisir la vie plutôt que la forme. «C’est très lent, le changement du modèle culturel.» L’exposition meyrinoise développe ses concepts, pour lesquels il a choisi quelques termes hérités de la Révolution française, comme le Tiers-Paysage, variante végétale de ce Tiers-Etat qui a pris la parole quand on ne la lui donnait pas.

Versailles

Nous sommes bien loin de la tradition du jardin à la française si structuré. «C’est une autre époque. On ne raconte plus la même chose. L’idée du précieux, de l’important, change. Ces jardins étaient faits pour diriger le regard. Heureusement, ils avaient des bosquets.» Et si on lui confiait Versailles, comme à tant d’artistes ces dernières années? Il provoque, déclare que le château est sans charme. «Une sorte de HLM pour la cour. Mais les jardins sont très beaux. Je garderai la composition historique mais je ferai chanter les bosquets, pour qu’on s’y amuse comme à la période baroque, mais de manière contemporaine.» Quand il parle de liberté, Gilles Clément, ce n’est pas que pour les plantes.

Assis dans le tram bondé de fin d’après-midi, nous rejoignons Meyrin. Le paysagiste porte un blouson de cuir noir. Nous l’imaginons sur sa moto, son principal moyen de transport pour circuler dans la région parisienne ou chez lui dans la Creuse. Quand ce grand voyageur ne s’envole pas pour de lointaines contrées d’où il ramène d’inouïs souvenirs végétaux. 

Exposition Toujours la vie invente, Forum Meyrin, jusqu’au 6 février. Conférence de Gilles Clément, «L’Alternative ambiante», me 18 nov.
 à 20h. www.meyrinculture.ch

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