J’ai vu cette année au Festival de Locarno le film le plus triste du monde.

Cela vous fait envie? A moi non plus. Pensez: Shin Dong-hyuk, l’homme qui y témoigne, est rescapé d’un camp de travail forcé nord-coréen. Je m’imagine, un soir de semaine après le boulot, consulter le programme des salles dans l’idée de me faire une toile. Qu’est-ce qu’il y a au ciné? Un documentaire sur les camps nord-coréens. Heu, merci, sans façons, une autre fois peut-être.

Mais j’étais à Locarno, il faisait beau, et voilà à quoi servent les festivals: à ouvrir votre champ de disponibilité. Maintenant que j’ai vu Camp 14: Total Control Zone de Marc Wiese, je sais qu’il marquera à jamais ma perception de l’être et des sociétés humaines. Et j’essaie d’expliquer à tous ceux que je croise qu’il faut voir ça.

Shin Dong-hyuk raconte donc sa vie concentrationnaire. Ce qu’il dit, on le sait ou on s’en doute: la logique totalitaire est implacable, la fantaisie n’est pas son fort.

J’ignorais cependant que des enfants naissent dans ces camps. Ils sont le fruit de la rencontre sexuelle, strictement monitorée, entre un prisonnier méritant et un partenaire choisi par l’administration.

Shin Dong-hyuk est l’un de ces enfants. Né au Camp 14, il y a vécu vingt-cinq ans. Sans imaginer qu’il puisse exister un ailleurs où les gens se caressent et s’entraident, où l’on mange à sa faim, où la liberté est une valeur.

Un jour, le jeune homme s’est enfui, mais pas parce qu’il aspirait à la liberté. Ce qu’il voulait, c’est manger, une fois dans sa vie, jusqu’à satiété. La liberté, il ne savait pas la concevoir.

Il s’est enfui parce que, dans la prison du camp, il avait rencontré un détenu qui, pour la première fois, lui avait raconté l’ailleurs. Un homme qui ne ressemblait à personne: il avait pansé les plaies du jeune homme torturé, lui avait manifesté de la tendresse.

A ce stade du récit de Shin Dong-hyuk, on se dit qu’on a touché le fond et que la lumière est au bout du tunnel. Il a déjà raconté comment il a dénoncé sa mère et son frère pour sauver sa peau, puis subi sept mois de torture sans comprendre pourquoi, puis assisté à leur exécution. Il a montré ses bras déformés.

Maintenant, c’est fini, pense-t-on. Il est jeune, il va reconstruire sa vie. Mais on comprend peu à peu que non. Shin Dong-hyuk parle assis sur un coin d’escalier dans son appartement de Séoul, trop grand pour lui. Les tiroirs de ses armoires sont vides, il n’arrive pas à occuper l’espace, ni à dormir dans un lit. Depuis sept ans qu’il s’est enfui, il a essayé de vivre dans plusieurs pays, suivi les meilleures thérapies, amorcé des relations amoureuses. Mais il reste prisonnier dans la tête. Habité d’une nostalgie trouble pour ce qu’il appelle son «innocence» perdue: cette condition, entre enfance et esclavage, où tout était pensé pour lui, où il n’avait aucun choix à faire. Je crains que Shin Dong-hyuk ne parvienne jamais à avoir une vie normale, a confié le cinéaste allemand Marc Wiese après la projection à Locarno.

Dans le même film, témoignent aussi deux ex-gardiens de camps, tortionnaires ordinaires passés également en Corée du Sud. On les voit rire et manger avec leur famille et on comprend qu’eux sont parvenus à s’en tricoter une, de nouvelle vie.

Voilà. Les victimes sombrent, les bourreaux rebondissent. Et l’aspiration à la liberté n’est pas naturellement ancrée dans l’âme humaine.

Il y a, sur terre, de quoi nourrir un pessimisme radical, Camp 14 en témoigne radicalement. Et en même temps, il donne à comprendre que c’est précisément ce qui confère sa valeur au pari sur la justice et la démocratie.

La sortie du film est annoncée pour novembre en Allemagne, mais encore incertaine en Suisse. Un livre est aussi paru sur la base du témoignage de Shin Dong-hyuk ( LT du 26.05.2012).

Il y a, sur terre, de quoi nourrir un pessimisme radical