Exposition

L’homme qui murmure à l’oreille des arbres

Le Musée de Grenoble donne carte blanche à Giuseppe Penone. Près d’un demi-siècle de création pour un parcours conçu comme une œuvre d’art

L’homme qui murmure à l’oreille des arbres

Exposition Le Musée de Grenoble donne carte blanche à Giuseppe Penone

Près d’un demi-siècle de création pour un parcours conçu comme une œuvre d’art

En 1968, Giuseppe Penone dessine la silhouette d’un homme qui enferme le tronc frêle d’un jeune arbre dans sa main droite. Au-dessus, plus grand, le même geste vu en coupe; la main commence à être enveloppée par la croissance du bois. Et à côté, d’une écriture rapide, en diagonale: «Je sens la respiration de la forêt, j’entends la croissance lente et inexorable du bois, je modèle ma respiration sur la respiration du végétal, je perçois l’écoulement de l’arbre autour de ma main posée sur son tronc.»

Depuis, Penone a souvent caressé le bois, il l’a taillé, il est allé y chercher de cerne en cerne l’ancienne figure du fût et des branches sous la surface régulière d’une vieille poutre. Il y a fiché des répliques en bronze, bientôt absorbées par l’écorce et par le tissu ligneux. Respirer la forêt, la forêt respire. L’arbre est tout pour Giuseppe Penone, c’est son sujet, c’est sa matière, c’est l’origine et la fin de son art auquel le Musée de Grenoble consacre une exposition.

Sento il respiro della foresta est l’œuvre la plus ancienne de cette exposition. La plus récente, ou plutôt les plus récentes datent de 2014 et sont présentées pour la première fois. Elles occupent toute une paroi, quatorze sculptures de taille variable et d’environ 50 centimètres de côté intitulées Avvolgere la terra (envelopper la terre), chaque fois un petit modelage où restent les traces de la main, posé au centre d’une feuille d’aluminium, papillote ouverte qui révèle la terre cuite; un autre geste tout simple épinglé au mur comme un papillon.

Quarante-six années séparent 1968 de 2014. Entre-temps, Penone est devenu célèbre. Il a exposé dans les plus grands musées. Il est représenté par des galeries internationales. C’est un artiste reconnu, établi, pour lequel serait peut-être venu le temps des bilans et des hommages. Heureusement, il n’en est rien. Le Musée de Grenoble évite le genre de la rétrospective, lugubre pour un artiste vivant. Il a accepté que Penone déplace ses cimaises pour composer un parcours qui est à la fois un spectacle et une œuvre d’art à part entière, une enfilade de quatre salles longées par un grand couloir au bout duquel le visiteur aperçoit dès l’entrée, mais au loin dans la lumière, une forêt de troncs d’arbre écorcés.

Pour commencer, le corps qui touche, qui embrasse, qui étreint, avec ces dessins engendrés par les lignes de la peau que la pointe du crayon amplifie, ou ces empreintes de troncs suspendues aux cimaises. Puis l’énigme de la surface, qui sépare et qui réunit. Les troncs recouverts de cuir, l’artefact du bois copié en marbre blanc et 60 feuilles de papier où l’écorce d’un arbre est relevée par frottage (Une lecture tactile de l’écorce de l’arbre, 1970).

Après le toucher, l’empreinte et la surface, le souffle: un mur de feuilles de thé d’où s’échappe une sculpture évoquant la cage thoracique, des assemblages de feuilles et de branches en bronze qui recréent autour d’elles le volume invisible des regards échangés ou l’exhalaison de la respiration. Ensuite une pause, la lenteur du temps, un immense cylindre sur une surface de marbre qui aurait pris son empreinte, positif-négatif, un Sceau (2012) dans la blancheur, avec, sur deux murs opposés, un dessin géant fait avec des épines d’acacia, et un autre au graphite sur fond noir. Enfin, le débouché dans la clairière des arbres écorcés.

Cette scénographie présente le visage de Penone tout entier. Pas une seule œuvre livrée à la contemplation, mais le frottement des œuvres entre elles; un frottement qui est celui de la création, de l’attendu et de l’imprévu, de la mémoire et de la découverte. Penone y a ajouté un peu de malice. Car dans le couloir qui va de salle en salle et à condition de décrypter un accrochage qui joue avec la chronologie, le visiteur peut repérer d’anciens dessins qui préfigurent les œuvres futures. Comme si l’artiste avait toujours voulu être ce qu’il est devenu, comme si ce qu’il était à un moment donné contenait en germe ce qu’il va devenir, comme si son œuvre grandissait à la manière des arbres, prévisible mais seulement après coup.

Un tel souci de cohérence serait contrefait s’il n’y avait la preuve par l’œuvre. Penone n’est ni un humoriste ni un bateleur. Il ne traite pas l’art comme un divertissement, aussi séduisant soit-il, mais comme une fabrique de savoir. Alors que la science froide du corps cherche l’explication de tout dans les détails d’un gène ou les actions d’une particule et semble vouloir dicter ses représentations de la condition humaine, l’œuvre de Penone est l’exemple d’une autre expérience du monde, d’une science suffisamment inexacte pour rester au plus près de l’humanité.

Giuseppe Penone. Musée de Grenoble, 5, place Lavalette, Grenoble. Rens.: 0033 4 76 63 44 44 et www.museedegrenoble.fr. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10 à 18h30. Jusqu’au 22 février.

Comme si l’artiste avait toujours voulu être ce qu’il est devenu. Comme si son œuvre grandissait à la manière des arbres

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