Une âme de rêveur dans un corps de trappeur. Marcel Mühle­stein, 2 mètres de force tranquille, met tout son poids dans la lutte pour plus de légèreté. Genève étouffe sous la densité du ­trafic? Le performeur urbain crée depuis dix ans des parenthèses oxygénées. Ici, un pique-nique dans une place de parking, là, une critical glass, verrée spontanée à même la chaussée sur le modèle de la Critical Mass, rassemblement massif de vélos un vendredi soir par mois. Le colosse, qui travaille dans la mobilité douce, n’a rien contre la voiture. Il observe simplement que le rapport de force n’est pas équitable entre les engins cuirassés et les autres usagers, moins rapides, plus exposés. Un justicier dans la ville, alors? Oui, mais avec la fleur au fusil, sourit-il, façon Charlie Chaplin ou Jacques Tati.

«Chaque fois que je reviens de l’étranger, je suis frappé par un phénomène purement genevois, explique Marcel Mühlestein. D’un côté, un marquage compulsif de la chaussée. De l’autre, un chaos spectaculaire et une certaine dureté de rapport entre les différents acteurs. Selon moi, l’excès d’indications renforce le sentiment de droit et réduit la notion de responsabilité. Plus il y a de marquage, moins il y a de dialogue. Toute ma démarche consiste à rendre les individus plus créatifs vis-à-vis de leur entourage.»

En matière d’urbanisme, l’homme a des références. Après une année de chinois à l’université, Marcel Mühlestein s’est dirigé vers la géographie, «la discipline qui inclut toutes les autres puisqu’elle traite de l’homme dans son environnement. On peut aller loin avec ça!». Sa destination? La mobilité douce, qu’il a préférée à l’eau salée, malgré son physique de Viking hérité de sa mère suédoise.

En 2003, le géographe entre au Service d’aménagement urbain de la Ville de Genève, où il organise pendant quatre ans la Semaine de la mobilité, «vitrine artistique et divertissante de toutes les alter­natives à la voiture». Il y vante ­notamment les mérites du Pédibus, ramassage scolaire pédestre qui permet aux enfants d’aller à l’école en toute sécurité. Il fait aussi la promotion des vélo-taxis, rickshaws locaux dont les six exemplaires en fonction aujour­d’hui roulent à l’électricité. Il fa­cilite encore la mise sur pied des «lundis-roller», libre déambulation des patineurs, un soir par mois. Autant d’initiatives homologuées et encouragées par les autorités.

Ce qui n’est pas tout à fait le cas de ses pique-niques urbains (www.pnu.at), certes très conviviaux mais nettement plus clandestins. Depuis dix ans, entouré de ses fidèles complices, Julie Barbey Horvath et Martin Gonzenbach, Marcel Mühlestein sort du cadre officiel pour investir des endroits incongrus avec une table bricolée, une nappe à petits carreaux rouges et blancs et, le plus souvent, un caquelon à fondue. Un joyeux dispositif que les trois mousquetaires ont déjà déployé sur les Pierres du Niton, en plein lac Léman, devant le Palais de justice, au cœur de la Vieille-Ville genevoise ou encore dans le parking de l’Etoile, à la Praille. L’idée de ces happenings? «Ça m’a toujours ­dérangé que les gens limitent le pique-nique à la campagne. Pour moi, cette activité a toute sa légi­timité en ville, y compris hors des parcs et des places de jeu.» Il s’agit aussi de «freiner les parcours cadencés des piétons. En général, on commence la fondue à cinq et on la finit à dix ou quinze!» Les drôles ont même poussé la logique pacifique jusqu’à occuper des places de parking payantes qu’ils ont aménagées en aire de pique-nique. «Une manière d’honorer le Parking Day, journée mondiale où, en septembre, de Paris à San Francisco, le citoyen est invité à occuper une place de parking. On a nourri le parcomètre avant de se nourrir nous-mêmes, mais les agents ont interdit la deuxième tentative située en face du Remor, sur la place du Cirque, un endroit en vue, car le règlement dit pré­cisément que seuls des véhicules peuvent occuper ces places.»

Jamais en panne sèche, les activistes ont décliné le concept sous forme mobile. Lors de la course de l’Escalade, mythique rendez-vous sportif et festif à Genève en décembre, les trotteurs ont dégusté la fondue en mouvement, table portée à l’épaule, fourchette à la main et verre rempli par le public. Et que dire de ce Rhône qu’ils ont descendu, caquelon et réchaud fixés sur une planche, laquelle était arrimée à une bouée?

«Nos happenings sont toujours joyeux, jamais haineux. Je ne crois pas à la violence en politique. J’adore les spectacles de rue où les créateurs apprennent aux habitants à regarder leur quartier autrement. C’est exactement à cette école qu’appartiennent nos pique-niques urbains.» La ville, côté poésie. «Et si nous suscitons des vocations, c’est encore mieux. Chaque citadin a ce pouvoir d’inventer sa ville, de créer les conditions de son bonheur urbain. Qu’on se le dise!»

Manger, nager, fêter. Beaucoup de nageurs se sont joints à cette fondue à fleur d’eau