Genre: essai
Qui ? Kwame Anthony Appiah
Titre: Le code d’honneur. Comment adviennent les révolutions morales
Traduction de Jean-François Sené
Chez qui ? Gallimard, 274 p.

Professeur à l’Université de Princeton, Kwame Anthony Appiah n’est pas seulement philosophe. Il est aussi conteur d’Histoire et d’histoires. Ce talent de narrateur, ce goût pour les anecdotes pertinentes incarne sa réflexion sur l’évolution des codes d’honneur, si souvent liés à la violence.

C’est le cas des trois exemples choisis: le duel, le bandage des pieds des Chinoises et la traite négrière. L’amoralité et l’absurdité de ces pratiques ne sont pas seulement évidentes pour l’observateur d’aujourd’hui. Pendant des siècles, il n’a pas manqué de penseurs pour les dénoncer.

Les autorités religieuses ont combattu le duel dès le IXe siècle, et en 1563, le Concile de Trente condamna «la coutume détestable» «introduite par le démon, afin que par la mort sanglante des corps il puisse accomplir la perte des âmes». La critique philosophique a été virulente et consistante, avec notamment le Réquisitoire sur le duel de Francis Bacon (1614). En outre, le duel était, au moins formellement, illégal. Rien ne semblait pouvoir empêcher les gentilshommes de se provoquer si la conception qu’ils avaient de l’honneur était heurtée.

La pratique du bandage des pieds des femmes en Chine, dans le but qu’ils demeurent le plus petits possible, a une histoire millénaire. Elle est également associée à l’honneur: l’un des objectifs était que ces millions de femmes mutilées soient empêchées de sortir de leur maison et soient ainsi à l’abri des tentations de la rue. Ce symbole, et cette «garantie» de «l’honneur féminin», provoquait des souffrances atroces, particulièrement quand commençait, dès l’âge de 3 ans, l’enserrement dans les bandelettes entraînant notamment des pertes d’orteils. Les protestations morales contre cette forme de torture n’ont dans ce cas aussi pas manqué.

Enfin, si la traite négrière n’a sans doute jamais été source d’honneur, elle n’a pas paru déshonorante aux négriers et à ceux qui exploitaient leurs proies humaines. Là aussi, le mouvement abolitionniste a été massif. En pure perte, ou presque.

C’est du moins l’avis original de Kwam Anthony Appiah, pour qui les protestations morales sont quasi inopérantes quand un code d’honneur prédominant est en jeu. Les «révolutions morales», pour reprendre le sous-titre du livre, sont possibles, et elles peuvent être très rapides comme cela a été le cas dans les trois exemples choisis, mais elles ne seraient possibles selon l’auteur que si un nouveau code d’honneur s’impose.

La pratique du duel aurait été ébranlée quand les classes montantes, commerçants et ouvriers, se mirent à le pratiquer en y voyant un symbole d’élévation. Du coup, pour les nobles, cette pratique devenue prolétaire serait devenue indigne, contraire à l’honneur de leur classe. En Chine, ce seraient, dans la période d’ouverture de la fin du XIXe siècle, les dénonciations et les quolibets des Occidentaux qui auraient conduit à l’abandon du bandage des pieds au nom de «l’honneur national». Quant au processus d’abolition de la traite en Angleterre, il serait dû à l’émergence massive sur la scène abolitionniste des ouvriers, s’identifiant aux esclaves parce que, comme eux, ils travaillaient à la sueur de leur front. Leur combat aurait constitué «un nouvel investissement dans leur propre dignité». L’honneur, toujours.

De nos jours encore, estime Kwame Anthony Appiah, l’honneur ne doit pas être assimilé à la notion désuète dédaignée par de nombreux contemporains. Au contraire, c’est un ressort psychologique puissant et probablement indéracinable. Chacun aspire au respect. Aujourd’hui, la notion de «dignité humaine» s’impose et c’est au nom de celle-ci – et donc par une prise en compte de l’honneur – que les forces de progrès luttent contre les injustices. Pour Kwame Anthony Appiah, ce n’est que par une prise en compte de l’honneur que nous pouvons espérer rendre le monde meilleur.

Parmi les codes d’honneur les plus ignobles qui subsistent, le philosophe pointe les meurtres d’honneur, commis surtout dans les pays musulmans mais contraires à l’Islam, ce qui, de même que les nombreux appels de toutes parts lancés contre cette pratique, ne désarme pas les meurtriers. Abrupt, Kwame Anthony Appiah lance: «De meilleurs résultats dans l’affranchissement des femmes […] seront obtenus par une redéfinition de l’honneur plutôt qu’en embouchant la trompette de la morale». Comment? En persuadant les familles que le meurtre d’honneur est déshonorant pour elles, et les gouvernements qui le tolèrent qu’ils se déshonorent également. Vaste programme!

En fermant ce livre, certes très stimulant, on ne peut s’empêcher de penser que l’auteur s’est un peu laissé enfermer dans sa démonstration. On veut bien croire que l’apparition de nouveaux codes d’honneur permet d’abolir les anciens tels que le duel, le bandage ou la traite. Mais comment expliquer que ces nouveaux codes sont infiniment plus civilisés que ceux qu’ils remplacent? N’ont-ils pas été façonnés, durant des siècles, par la lente maturation morale, politique et sociale que Kwame Anthony Appiah traite un peu à la légère?