Présenté à Cannes en clôture de la Semaine de la critique et sorti en septembre, Hippocrate de Thomas Lilti est le succès surprise de la rentrée en France. Pas étonnant si l’on considère qu’il s’agit là d’une comédie dramatique grand public concernant non seulement le personnel soignant (lequel s’y reconnaîtra comme jamais) mais tout visiteur potentiel de l’hôpital! Et pourtant, pas un distributeur suisse n’a bougé! C’est ainsi en importation directe que Les Cinémas du Gütli de Genève, le City Pully et l’ABC de La Chaux-de-Fonds, salles indépendantes de plus de plus nécessaires, proposent ce film épatant.

La réussite a une raison simple: au contraire de la plupart de ses confrères cinéastes, Thomas Lilti (dont c’est là le deuxième opus après Les Yeux bandé, autre inédit de 2008 avec Jonathan Zaccaï et Guillaume Depardieu) pratique aussi un «vrai» métier, médecin. Et ce qui était à l’origine une concession aux exigences familiales est apparemment devenu sa force. A 37 ans, il a choisi de revenir sur ses douze années de formation.

Son héros n’est donc pas par hasard un jeune interne qui fait son premier stage dans le service dirigé par son père. Sa carrière apparemment toute tracée, Benjamin (Vincent Lacoste, la révélation des Beaux Gosses de Riad Sattouf) va pourtant être tôt confronté à une expérience déstabilisatrice: une nuit alors qu’il est de garde, un patient souffrant de violentes douleurs abdominales décède. A qui la faute? Au jeune médecin? A l’électrocardiogramme qui n’a pas été effectué, l’appareil étant défectueux? Aux coupes budgétaires? A la hiérarchie qui couvre l’erreur? Aux règlements parfois absurdes?

Mais le scénario ne s’en tient pas là, l’auteur ayant eu la bonne idée de dédoubler son personnage principal avec un autre nouvel interne, Abdel, venu d’Algérie (Reda Kateb, l’acteur qui monte, d’Un Prophète à Qui vive et Loin des hommes). La dynamique entre le fils à papa et l’étranger plus aguerri devient alors le cœur du film. Et c’est lorsque se présente à eux le cas d’une patiente cancéreuse en fin de vie que ce dernier devient vraiment passionnant. En effet, s’agissant d’hôpital, qui n’a pas été confronté un jour au double soupçon – même contradictoire – de course à la rentabilité et d’acharnement thérapeutique?

Au contraire des innombrables séries hospitalières qui squattent le petit écran (d’Urgences à Dr. House – cité en clin d’œil – en passant par The Kingdom/L’Hôpital et ses fantômes de Lars von Trier), Hippocrate présente cette réalité sans fard ni sensationnalisme. C’est au contraire avec une nouvelle exigence de réalisme que l’on découvre les coulisses de l’institution, des sous-sols labyrinthiques aux services aseptisés, du réfectoire décoré avec un goût douteux aux chambres glauques des internes. Et côté humain, la solidarité du personnel, les subtilités de la hiérarchie, la peur du conseil de discipline. Même sans génie particulier de mise en scène, tout ici sonne juste. Même sans grand drame, on est captivé. Le souci du détail vrai et l’intelligence du récit font la différence.

Que vaut encore le fameux serment d’Hippocrate? Comment avoir la vocation dans le contexte médical actuel? Même si ce sont là les questions clés, le film va plus loin. Le ton ne se veut pas polémique. Mais il n’est pas interdit de penser qu’en plaçant ainsi l’hôpital sous la loupe, Hippocrate offre un excellent baromètre social. S’y invitent en effet les problématiques plus larges telles que la concurrence public-privé, l’éthique et la corruption, la préférence nationale et l’immigration, la misère et la fin de vie, la technocratie et l’idéalisme. Et là, force est de constater que la France (mais sûrement pas qu’elle) a du pain sur la planche!

Le cinéma industriel nage dans le cliché, le film d’auteur souffre de solipsisme et le documentaire est condamné à la confidentialité? Hippocrate prouve qu’un moyen terme est possible et mérite d’être recherché. Coup unique ou début d’une belle série, l’avenir le dira. En attendant, on aurait tort de laisser filer un aussi bon spectacle sous prétexte de distribution déficiente.

VVV Hippocrate, de Thomas Lilti (France 2014), avec Reda Kateb, Vincent Lacoste, Jacques Gamblin, Marianne Denicourt, Félix Moati, Carole Franck, Philippe Rebbot. 1h42.

Même sans génie de mise en scène, tout ici sonne juste. Même sans grand drame, on est captivé