Ici, il y a des requins en carton qui tombent du plafond. Ici, on croise des formes abstraites en plâtre. Ici, on découvre aussi de méticuleux croquis de meubles. L’atelier collectif du Royal College of Art est un joyeux mélange de projets éclectiques plus ou moins figés dans le temps. Normal, les quelque 70 étudiants en design de produit, auxquels un bureau étroit a été attribué, sont libres de mener autant de recherches qu’ils le souhaitent en parallèle de leurs études. «Ce studio n’a rien à voir avec l’univers très sobre de l’ECAL lausannoise. J’ai été très surpris par le décor quand je suis arrivé», raconte Arno Mathies, 24 ans. Le jeune homme a terminé un bachelor en design industriel et un master en design de luxe l’an dernier à l’Ecole cantonale d’art de Lausanne – son projet de table en carton a conquis la blogosphère internationale. En Suisse, il s’était habitué à un certain confort dans l’infrastructure: larges bureaux immaculés, matériel informatique high-tech et outils toujours à dispo. Ici, à Londres, il lui faut parfois faire preuve de patience avec une imprimante qui fonctionne au coup par coup. «Mais la réalité, c’est ça. Je n’aurai pas toujours tout à portée de main.»

Liberté d’expression

Sélectionné avec quelques dizaines d’étudiants parmi les 300 candidatures parvenues du monde entier, Arno Mathies a démarré un master en design l’automne dernier. Situé dans le quartier des musées de Kensington, à quelques pas de Hyde Park, le Royal College of Art a formé la plupart des grands noms du design britannique, les Jasper Morrison, Barber Osger­by, etc. La grande liberté d’expression artistique est l’une de ses forces. Les étudiants choisissent un groupe de travail basé sur une thématique. Ensuite, ils sont encouragés à avancer à leur rythme sur un ou plusieurs projets.

Arno a choisi la plateforme dite libre, qui lui permet d’explorer de nouveaux territoires du design. Supervisé par un designer et un artiste, il planche en ce moment sur un logiciel informatique de jeu de dessin figuratif. Le joueur se laisse guider par des flèches qui indiquent l’orientation à donner à chaque trait. En quelques minutes, il peut réaliser des dessins techniques d’une grande précision, notamment des monuments londoniens, comme Big Ben, Tower Bridge ou la tour phallique de Norman Foster. «Le principe est le même que celui du GPS ou des jeux de danse de la Wii avec tapis, on applique des consignes à la lettre pour arriver à un résultat.» Avec ce projet, Arno Mathies espère redonner aux novices le plaisir de dessiner toutes sortes de sujets avec le même émerveillement que celui de l’enfance. Pour autant que le programme soit un jour commercialisé par une maison de production de jeux.

Pousser ses idées le plus loin possible

Mais ce n’est pas le plus important. Au Royal College of Art, l’étudiant découvre une méthodologie de travail qui s’intéresse surtout à la démarche et à la recherche conceptuelle qui précède la réalisation du projet. «Les étudiants et les professeurs m’incitent à pousser mes idées le plus loin possible et à les tourner dans tous les sens, avant de passer à l’acte, c’est-à-dire matérialiser le concept.»

Un exemple concret? Dans le cadre d’une collaboration avec le National History Museum de la ville l’automne dernier, Arno Mathies s’est inspiré des feuilles mortes flamboyantes qui jonchent les parcs. Son projet visait à transformer cette matière première en matériau suffisamment résistant pour créer une chaise. Tandis qu’il réfléchissait aux meilleurs procédés, ses professeurs lui ont conseillé un temps d’arrêt. «Ils m’ont dit de penser d’abord à l’histoire de ces feuilles. Comment elles sont ramassées, par qui, le cycle par lequel elles passent et la qualité des feuilles. C’est une démarche plus large qui questionne toutes les étapes de la conceptualisation d’un projet, quitte à mettre au second plan l’objet en tant que tel.»

En parallèle à ses études, Arno Mathies a créé le studio Real-Made avec un designer français. Leur premier objet, un casse-noisettes, était en vente dans une boutique éphémère du Salon du meuble de Milan le mois dernier. Si d’autres projets décollent, les deux associés pourraient imaginer rester quelques années à Londres. «Pour le moment je ne vois pas l’avenir de ma carrière en Suisse romande, il me reste trop de projets à accomplir dans une ville comme celle-ci où l’horizon des possibilités est large.»

L’esprit d’une grande métropole est l’une des premières choses qui a impressionné le jeune designer. Surtout parce qu’il met presque une heure en métro pour rejoindre Wandsworth, un quartier du sud-ouest où il a emménagé. Le carriérisme de ses habitants aussi. «Mon colocataire bosse douze heures par jour dans une boîte qu’il adore, c’est aussi le cas de pas mal de Londoniens en début de carrière que j’ai rencontrés.» Le peu de temps libre qu’il ose donc s’octroyer, Arno Mathies le passe à découvrir inlassablement la ville, ses musées et ses marchés.