La caméra tressaute, l’image se brouille sans cesse, le montage bafouille… Depuis quelques années, le cinéma fantastique est gagné par le goût du faux documentaire. Des longs métrages présentés comme étant des bandes retrouvées, des documents bruts («found footage»). Au Festival du film fantastique de Neuchâtel (NIFFF), cette veine inspirait déjà plusieurs œuvres montrées l’année passée – même le spectaculaire lauréat norvégien, Trollhunter, racontait une invasion d’immenses trolls sous la forme d’images prises par des étudiants. Cette année, le NIFFF y consacre «Point of view», une section particulière, et stimulante.

La démarche n’est certes pas nouvelle. Dans le ton horrifique, l’éprouvant Cannibal Holocaust (1980), fait figure de socle. En 1992, C’est arrivé près de chez vous, le film qui lance Benoît Poelvoorde, relève de cette catégorie. De même que The Blair Witch Project sept ans plus tard, dont le succès relance cette pratique. A côté de raretés, tous sont montrés au NIFFF, ainsi que les jalons des dernières années, Paranormal Activity ou Cloverfield, qui marqua l’incursion de la grosse machinerie hollywoodienne dans ce registre.

Et surtout, le terrifiant [Rec], de 2007, qui conte les déboires d’une équipe espagnole de TV suivant des pompiers envoyés dans un bâtiment hanté. Son coréalisateur Paco Plaza sera présent vendredi. Il nous précise: «Nous voulions faire un film d’épouvante sur un thème classique, les morts-vivants, ou des fantômes… Et notre ambition était d’emmener notre public dans un grand huit, l’effrayer le plus possible. Le choix du faux reportage s’est imposé par le sujet; l’histoire devait être racontée ainsi. Par contraste au cinéma, cela nous permettait d’investir un langage frais, celui des médias, de la TV, des reality show. Et puis, la question des moyens est entrée en ligne de compte.»

Souvent, le faux documentaire d’épouvante est une affaire de ressources. Le genre a permis à des indépendants d’émerger sans disposer du budget d’un filmage classique. Montré à Neuchâtel, V/H/S forme par exemple une brillante anthologie de cinq petits films conçus sur ce mode, par des réalisateurs américains situés hors des circuits industriels.

Comme le suggère Paco Plaza, le procédé permet aussi aux créateurs d’interroger une certaine représentation du réel. Après tout, faire vrai pour raconter des histoires d’épouvante relève de la parfaite contradiction: «Nous songions à la manière dont on pense voir la réalité à la télévision», note le réalisateur espagnol; «Y a-t-il une réalité de la télévision? En fait, la TV ne documente pas le réel, elle le fait exister. Les conflits dans le monde qui ne sont pas filmés n’existent pas. Nous voulions jouer sur l’ambiguïté, l’apparence du vrai, ce langage du reportage, au service d’une trame d’horreur.»

Professeur à l’Université de Lausanne, Alain Boillat donne ce vendredi une conférence sur ce principe du «found footage». Pour lui, Cannibal Holocaust, qui racontait les doutes d’un anthropologue et des responsables d’une chaîne de TV face aux épouvantables images rapportées par des reporters en Amazonie, constitue bien l’œuvre fondatrice: «Par son récit enchâssé, il allait même plus loin, en intégrant un commentaire sur les images, leur statut, en se demandant à qui ce genre d’images est destiné. Certaines de ces œuvres posent ainsi des questions d’éthique. Elles interrogent l’ambiguïté du reportage, de notre rapport à l’image de reportage.»

Pour ce spécialiste, le style du faux documentaire opère une curieuse inversion. La caméra subjective n’est plus celle de l’œil du tueur comme dans un Halloween, elle rend désormais compte du regard de la victime; dans le récit de [Rec], c’est même pour témoigner de l’isolement de l’édifice par les autorités que le cameraman continue à tourner. Surtout, «en général, les regards à la caméra, les mouvements brusques, sont utilisés pour introduire une distance: signaler que l’image est artifice. Dans ces films au contraire, cet outil renforce l’identification du spectateur, il accroît son immersion.»

Tout ceci n’étant bien sûr qu’un jeu, qu’alimente l’usage d’Internet pour promouvoir les «documents», mais dont personne n’est dupe. D’ailleurs, le dispositif peut piéger le réalisateur lui-même; s’il veut renforcer la crédibilité de son propos, il doit multiplier les séquences anodines, chargées d’asseoir le caractère ordinaire des séquences enregistrées. Entouré d’un secret gardé par ses auteurs, qui le présentent comme des archives de police, le canadien The Ultimate Pranx Case, qui détaille la mauvaise farce faite – et filmée – à une jeune femme par trois ados, se perd ainsi dans sa mise en place.

Et puis, certains des architectes actuels du genre s’en détournent. Dans son nouveau film, Eduardo Sanchez, le co-créateur de Blair Witch, utilise certes quelques séquences en vidéo tournées notamment par son héroïne, mais le filmage classique l’emporte. De même, pour le troisième [Rec], Paco Plaza a, sauf brèves exceptions, renoncé aux images filmées à l’arrache. Il dit avoir voulu introduire «de la comédie et du romantisme» dans sa palette – ce qui est le cas, avec quelques zombies et une tronçonneuse. «Les gens veulent être surpris. La puissance de cette forme était la raison du succès des deux premiers volets. Là, je voulais changer», explique-t-il. Le réalisme a ses limites.

Festival du film fantastique de Neuchâtel. Conférence ce vendredi à 14h. «[Rec] 3» à 00h30. Projections jusqu’à samedi. Rens. www.nifff.ch

Le procédé permet aussi aux créateurs d’interroger une certaine représentation du réel