Du point de vue de la bête et de la plante

Beaux-arts L’association genevoise Utopiana planche depuis deux ans sur nos relations avec le reste du vivant

Son exposition au Commun réunit des artistes qui nous désorientent, sans nous faire chavirer

C’est à la fois une exposition qui explose hors les murs et une série de manifestations qui se condensent en une exposition. En tout cas, La Bête et l’adversité ne se réduit ni à un lieu ni à un temps. Cela bouture, rhizome, pour employer des images végétales, tout aussi à propos que les comparaisons animales, puisqu’il s’agit de traiter des rapports que les humains entretiennent avec le reste du vivant. Bref, La Bête et l’adversité, c’est au Commun du Bâtiment d’art contemporain, à Genève. Mais pas seulement, car avant d’arriver en ville, le projet a mijoté deux années durant dans une villa de banlieue devenue résidence d’artistes. En 2013, l’association Utopiana, qui gère la maison, a reçu la bourse pour médiateurs de la Ville de Genève. Le concept s’appelait alors Nature, adversité, un titre reprenant une conférence donnée par Maurice Merleau-Ponty en 1951 à Genève. «L’homme est cet étant qui, émergeant de sa détresse animale originaire, s’est éloigné du monde pour y revenir comme son maître», avait alors déclaré le philosophe.

Anna Barseghian, Stefan Kristensen et Isabelle Papaloïzos, pour ne citer que les principaux acteurs du projet, lui ont d’abord donné forme en accueil d’artistes, et en activités potagères dans le jardin de la villa, avant que cette exposition ne cherche à atteindre un public plus large. Certes, des volontés de repenser la médiation en termes participatifs, interactifs, ont prévalu lors de la préparation de La Bête et l’adversité. Il reste qu’elle se visite de manière tout à fait habituelle, dépliant en main, sur les deux étages du Commun.

On y est accueilli par le Désorienteur temporel de Marie Velardi, vaste fresque murale qui entraîne dans un manège les échelles du temps et les calendriers les plus divers. Lui fait écho une série de sculptures d’Andrey Progov baptisées Les Horizons de la zoomécanique applicable. Là aussi, il y a de quoi se sentir désorienté puisque l’artiste joue les Dr Frankenstein pour créer des animaux cyborgs à partir de jouets en plastique. Cela reste assez ludique, un peu léger même. Pas de quoi se remettre en cause, même si les œuvres font écho aux grandes découvertes sur les origines de l’humanité et aux questionnements actuels sur nos relations avec le monde animal. Entre la multiplication des élevages industriels et l’apparition dans certains appareils juridiques de la notion de «personne non humaine», nos civilisations font le grand écart.

La vidéo de Coco Fusco projetée dans la salle de performance est un brin plus dérangeante, tout en gardant un ton humoristique. L’artiste cubaine, installée à New York, y met en scène une conférence de Dr Zira, psychologue animal. La guenon savante de La Planète des singes discourt très doctement sur la violence des hommes, leur goût pour le statut social, la propriété.

A l’étage, l’exposition se fait plus végétale. On se promène parmi les piquets de bois lissé par le temps qu’Alexandre Joly a ornés de petites pièces métalliques et sonores (Grande Cérémonie, 2015). On admirera l’installation sculpturale de Vanessa Mayoraz qui mêle artifice et végétal avec une élégante froideur.

Certaines œuvres de l’exposition sont directement issues de résidences à la villa d’Utopiana. C’est le cas de Materia Medica, de Belle Benfield. L’artiste a cartographié les plantes du quartier et en a tiré une pharmacopée. Elle montre une vaste photographie de feuilles et de graines et une petite pharmacie qui semble une réponse à celle, démesurée, imaginée par Damien Hirst en 1992. Ici les tisanes et autres teintures mères remplacent les gélules et comprimés.

L’installation d’Aurélien Reymond renvoie, elle, à une proposition à venir. Ce diplômé de la Head en architecture d’intérieur s’intéresse à la renaturation de l’Aire, une rivière genevoise qui fut canalisée à l’extrême et qui retrouve peu à peu son propre chemin. Les objets et les dessins qu’il expose, plus poétiques que savants, donnent envie d’en savoir plus. On pourra le faire à trois reprises, en remontant le courant de l’Aire avec lui. On l’a dit, La Bête et l’adversité se concentre au Commun du BAC. Elle ne s’y enferme pas. Plusieurs événements emmènent les amateurs bien au-delà.

La Bête et l’adversité, Commun du BAC, rue des Bains 28, Genève. Ma-di 11h-18h, jusqu’au 17 septembre. www.utopiana.ch

La guenon savante de «La Planète des singes» discourt sur la violence des hommes