La méthode biographique relève d’une histoire de l’art pour le moins passée de mode. Pourtant, dans le cas de Camille Pissarro (1830-1903), on serait tenté de revenir au duo inséparable «la vie et l’œuvre», tant celles-ci s’entremêlent et se façonnent l’une l’autre. «La peinture, l’art en général m’enchante, c’est ma vie», écrit le peintre à son fils Lucien en 1883.

Mais qu’on ne s’y méprenne pas, la perspective choisie par Josef Helfenstein, directeur du Kunstmuseum de Bâle, et Christophe Duvivier, directeur des Musées de Pontoise, n’est pas celle d’une rétrospective classique, même si elle en suit le fil chronologique et embrasse, fait rare et nouveau par rapport aux expositions parisiennes récentes, «tous les aspects» de l’art de Pissarro – selon l’intention originelle, et ambitieuse, des commissaires.

Il est ici question d’«atelier», au sens d’une expérimentation créatrice, incessante et collective. Peu à peu, le peintre se dévoile à travers les autres. Amis, compagnons de travail: toute une constellation artistique et culturelle l’éclaire en miroir. C’est là l’intérêt de la démarche, guidée par la personnalité même de celui qui en est le centre.

Vie modeste et champêtre

Quel était donc cet homme qui incarnait «quelque chose comme le bon Dieu» pour Cézanne? Juif et cosmopolite, trilingue, Pissarro est né à Saint-Thomas, île des Antilles danoises, où il grandit. Cette enfance place d’emblée sa trajectoire sous le signe de l’ouverture. Autodidacte et anarchiste convaincu, «il se forme en formant les autres, souvent bien plus jeunes que lui, dans un échange toujours situé sur un plan d’égalité», explique Christophe Duvivier. Car l’humilité définit Pissarro.

Cette qualité, mise en exergue par T. J. Clark dans le catalogue d’exposition, caractérise aussi ses sujets et son style. L’artiste travaille la peinture comme les paysans travaillent la terre, dans une relation de proximité et de solidarité. Il place au cœur de son art la vie modeste et champêtre, plutôt que les loisirs d’une société bourgeoise susceptible de lui apporter, en retour, un succès financier pourtant très attendu. C’est que Pissarro «n’est pas un carriériste, mais un humaniste», pointe Josef Helfenstein.

Précurseur et fédérateur

Ce regard aimant porté sur l’humain transparaît dans le traitement des figures. Enveloppées d’une circulation de lumière, elles dégagent un éclat doux et silencieux. On pense au Bain de pieds (1895), venu de Chicago, aux Glaneuses (1889), à cette Paysanne ramassant de l’herbe (1881) environnée d’harmonies vertes et bleutées. Surtout, la nature altruiste du peintre n’est pas sans effet sur l’évolution même de l’impressionnisme. Pissarro est l’un des premiers à voir le talent de Cézanne. Il le défend, le conseille. Il encourage aussi Gauguin dans la voie de la peinture. Il soutient Signac et Seurat. Tous ont été influencés par Pissarro, explorateur, précurseur, fédérateur. Un rayonnement que le visiteur, sans se plonger dans le catalogue scientifique, peut intuitivement saisir grâce aux multiples correspondances de tableau en tableau.

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Dans cette exposition bâloise, les toiles dialoguent entre elles comme les artistes qui les créèrent. Une peinture majestueuse de Corot rappelle la collaboration initiale de Pissarro avec les peintres de Barbizon. L’arbre haut, l’air qui circule, la touche déjà libre: voilà certains éléments d’un vocabulaire pictural que l’on reconnaît quelques mètres plus loin. Ailleurs, le dialogue se cristallise autour de vues enneigées. Observés de près, Chemin des Creux, Louveciennes, neige (1872), de Pissarro, et Le Boulevard de Pontoise à Argenteuil, neige (1875), de Monet, ont dans le geste une audace et une spontanéité communes, expressions de l’esthétique impressionniste naissante.

Simplification atemporelle

Le lien à Cézanne est magnifique. Les deux amis, on le sait, ont longtemps peint ensemble. Une dizaine d’années, entre 1872 et 1885. Ils discutent, ils vivent de peinture. «Cézanne, consigne Pissarro, a subi mon influence à Pontoise et moi la sienne. Parbleu, nous étions toujours ensemble!» Jadis exécutés côte à côte – lorsque les artistes s’attelaient à capter, sur le vif, la sensation –, certains tableaux sont aujourd’hui réunis sur les cimaises. On s’approche au plus près de ce qui les unit, et de ce qui les distingue aussi. Là où Pissarro, dans La Côte des Bœufs, L’Hermitage, Pontoise (1877), retrace quelque chose de l’opacité naturelle créée par les arbres voilant les maisons, Cézanne, peignant le même point de vue la même année, œuvre à une forme de simplification atemporelle.

«Constamment en mouvement, constamment ouvert aux autres»: les commissaires ont voulu montrer «cette recherche, cette invention permanente» de Pissarro, flagrante dans les arts graphiques. Avec Mary Cassatt et Edgar Degas, il développe la gravure impressionniste. En grands chefs de cuisine, ils explorent les possibilités infinies de l’estampe – pointe sèche, vernis mou, aquatinte, gravure en couleur. Selon la technique, Pissarro adapte sa touche. Ainsi ses éventails, peints sur soie à la tempera ou à la gouache, décrivent des figures aux couleurs plus saturées.

Un temps enrichie par l’expérience néo-impressionniste, la quête exploratoire de Pissarro nourrit sans cesse son langage pictural. A la fin de sa vie, sa touche se complexifie et culmine dans les vues urbaines et portuaires. Mais, d’un bout à l’autre, une «superbe unité», pour citer Signac, environne l’homme et ses œuvres, à l’image de la lumière diffuse qui toujours circule et relie, sans heurt, un ton à l’autre. L’exposition sait lui rendre hommage.

Camille Pissarro. L’atelier de la modernité, Kunstmuseum Bâle, jusqu’au 23 janvier 2022.