Premier roman

L’humanité, déchiquetée par des oiseaux de malheur

Un premier roman très maîtrisé signé Stéphane Vanderhaeghe, met en scène la déliquescence du langage

Le livre s’ouvre sur ce qui semble un manuscrit très ancien, rédigé dans un français difficile à décrypter. On apprend qu’il s’agit d’une langue nouvelle, née P. H., post hominem, peut-être? On est en 192 de cette ère à venir, mais on la quitte vite pour se plonger dans un texte rescapé de la précédente, la nôtre, qui appartient donc au passé. Un journal intime, comme on en tenait encore au début du XXIe siècle, rédigé dans une syntaxe et un vocabulaire d’époque. D’entrée, l’angoisse suinte. «Jeudi. Tout n’est désormais qu’une question de temps. Pas de doute possible», note le diariste.

Oiseaux noirs

Scénariste pour la télévision, cet homme vit à la campagne, avec C. et leur bébé. Au retour d’une promenade, la présence de quelques oiseaux noirs l’inquiète. Le couple pense à Hitchcock, ressort le DVD, plaisante encore. Au fil des jours, les charognards se multiplient. Peu à peu, sous la pression de leur menace, le village se vide, les boutiques ferment, les communications se raréfient puis sont coupées. La femme et l’enfant quittent le foyer. Mais y ont-ils jamais vécu? Leur réalité est très ténue, leur existence même est douteuse. Le journal semble s’adresser à la femme. Elle a fui avec enfant et bagages, «sauf que la voiture est garée en bas dans la cour», immobilisée. D’ailleurs, plus rien ne fonctionne. Bientôt, il n’y a plus que l’homme et ses mots, obsessionnellement tracés, ou peut-être rêvés? À qui adresse-t-il en le tutoyant son discours en déliquescence?

Sabir post-humain

L’époque actuelle produit de nombreuses fictions apocalyptiques. Ce qui en distingue ce premier roman très tenu, c’est le travail sur la langue. Celle de l’«Ouvertissemens», d’abord, ce sabir post-humain à consonance plutôt médiévale dans lequel se présente le journal lui-même, sorte de témoignage archéologique d’un monde disparu. Par la suite, ce sont les outils du narrateur qui se délitent. Les mots se regroupent sur la page de façon étrange, des listes se dessinent, des îlots de significations obscures, des lettres coulent en calligrammes, pleurant des larmes de sens ou dansant sur la page. Des articles d’encyclopédie recopiés, des numéros de téléphone désormais inutiles parasitent les pages, des listes de mots tentent de sauver un univers en train de s’effacer, des inventaires maniaques.

Un drame

Bientôt ne restera plus pour le diariste que «le conditionnel passé». Des signes remplacent les vocables. Ceux qui survivent s’écrivent à l’envers ou dans le désordre. Le récit se rapproche des expériences modernistes. Les mots se trouent, les lettres s’effacent, le papier vire au gris, noircit, à peine pointillé de lumière. La fin de notre monde serait donc celle du langage? En exergue, Stéphane Vanderhaeghe cite Valère Novarina: «Car parler est un drame. Et les mots sont des personnages – et à la fin de l’acte entier de la phrase, quelque chose se dénoue, se délite, ou s’est au contraire étouffé, fermé, étranglé.»

Stéphane Vanderhaeghe, CharØgnards, Quidam, 272 p.

Étoiles ***

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