Spectacle

L’humanité déchirée d’Henning Mankell à Genève

Le père de l'inspecteur Kurt Wallander était aussi un auteur de théâtre puissant. Andrea Novicov le rappelle en empoignant avec brio «Ténèbres», au Théâtre de l'Orangerie jusqu'au 28 août

Ils ont tous les âges de l’exil et on est bouleversé. Les acteurs Boubacar Samb et Cathy Sarr incarnent, au Théâtre de l’Orangerie à Genève, un père, une fille, dans Ténèbres, pièce du Suédois Henning Mankell (1948-2015), cet auteur de thrillers qui était chez lui en Afrique. Un guetteur, un homme de bien, intransigeant quand il fallait sonner le tocsin de nos lâchetés. Boubacar Samb et Cathy Sarr jouent les rescapés à la demande d’Andrea Novicov, leur metteur en scène. Ils irradient, magnétiques dans la panique, superbement énigmatiques dans un spectacle qui est à leur image, honnête et intense jusqu’à ce que viennent les cendres.

Pour s’attaquer à Ténèbres (L’Arche, traduction de Terje Sinding), il fallait éviter le misérabilisme. Les larmes de petit crocodile occidental. Le texte de Mankell, qui date du début des années 2000, est sec et coupant. Son humanité est de nous échapper. De ne pas se gargariser de formules. De ne pas gloser sur une Méditerranée devenue cimetière marin. Sur scène, l’homme est là depuis toujours, en paletot; il va partir, il voudrait prendre le large, encore une fois, et que ce large-là ne soit pas un leurre.

L’écume d’un voyage infernal

Boubacar Samb, ce comédien né à Dakar qu’on ne voit pas assez sur les scènes romandes, est ce patriarche aux grands yeux de hibou, cet insomniaque qui attend un coup de la providence, quelqu’un qui frapperait à la porte. Cathy Sarr, 25 ans, s’avance justement, elle vient de la salle, dans un petit ciré jaune de gardienne de phare. Elle demande s’il va bien. Il répond qu’il va toujours bien. Entre eux, tout a brûlé. Dans un moment, elle jettera: «Tu ne me frapperas plus jamais.» Et lui ripostera: «Je ne t’ai jamais frappée.»

Maintenant, il exige qu’elle retire son foulard. Il veut voir ses cheveux. Elle les a coupés et il ne comprend pas. Elle, elle sait que sa chevelure était sa mémoire, qu’elle charriait l’écume d’un voyage infernal, celui qu’ils ont fait pour rallier une Europe fantôme. La chambre où ils se toisent est leur purgatoire. Un non-lieu dans une ville suédoise où ruminer le projet d’un autre départ, au Canada.

La tendresse à couteaux tirés 

Si on est captif de leur face-à-face, c’est que ces acteurs vivent toutes les dimensions de la partition, qu’ils décantent ses ombres. Ils sont tendres, mais à couteaux tirés, déchirés, mais toujours à deux doigts de se raccommoder. Le sentimentalisme ici n’a pas cours. Parlons plutôt de rixe d’amour, de rituel pour exorciser les démons, pour éprouver ce qui reste d’élans en soi.

Ce combat est porté par ce qu’on appellera l’économie de la tragédie: la beauté d’un geste brut où se loge tout l’être de l’interprète. Andrea Novicov l’a voulu ainsi. Il n’a pas cherché à rabattre le huis clos sur une réalité familière, il a opté pour le pas de côté. Revient ainsi en boucle une vision à la Bill Viola, celle d’une fillette aux pupilles effarées que les eaux aspirent – une projection vidéo. Comme s’il s’agissait pour le metteur en scène d’approcher, par la voie de l’allégorie, cet état d’étrangeté, cette terra incognita qui est celle du voyageur orphelin de tout.

L'aube des promesses

Sur un tabouret, ils babillent à présent et ce sont deux enfants. Dans leurs bouches, tout un pays se bouscule. C’est le flot de la tendresse. On a l’impression qu’ils n’ont jamais fait que ça: s’enrouler dans la nuit de leur conte en riant. Soudain, la palabre tourne au vinaigre. Le patriarche se dresse en despote devant sa fille: «Je ne vais pas te dire deux fois de débarrasser la table.» Plus tard, il lui demandera de tenir sa main, parce qu’elle est comme celle de sa mère. Plus tard encore, on comprendra qu’il a lâché la main de son épouse au milieu des vagues. Sa fille aura cette sentence: «Tu as tout raté. Tu n’as même pas sauvé maman.»

Henning Mankell ne se paie pas de mots. Il en a trop vu pour croire au happy end. Mais ses héros ne coulent pas. Ils babillent encore, ils font des listes de course, ils font comme si l’aube des promesses ne leur était pas interdite. A la lueur d’un feu où brûlent des papiers d’identité, Boubacar Samb et Cathy Sarr jouent les endurants. Sur leur radeau, ils sont juste beaux et c’est comme une dignité qui rejaillit sur tous les enfants trahis de la Méditerranée. 


Ténèbres, Genève, Théâtre de l’Orangerie, jusqu’au 28 août.

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