«L’humanité et l’interculturel me font vibrer»

A Aix-en-Provence, Bernard Foccroullea vécu une édition très tendue par l’intermittence.A l’issue du festival, il est pourtant un directeur heureux. Rencontre avec un artiste engagé

Clair, moderne et simple. Le bureau de Bernard Foccroulle est à son image. Aussi accueillant que naturel. Le meuble le plus important du lieu signe encore l’état d’esprit du directeur du Festival d’Aix-en-Provence: une grande table de bois blond entourée de chaises assorties barre la pièce dans sa largeur. On est ici pour discuter, en groupe. Pas de bureau directorial. Quelques dessins contemporains rappellent les éditions précédentes du festival. Ici, le temps se conjugue au présent et se décline au pluriel.

La blancheur des murs fait écho à la chevelure bouclée et à la pâleur du visage de Bernard Foccroulle. La fatigue, sans doute, après une édition particulièrement tourmentée. La tension engendrée par le mouvement des ­intermittents a fortement marqué le festival 2014. Malgré tout, les yeux, cerclés de lunettes ovales, sourient.

L’ancien militant communiste (après l’assassinat d’Allende), directeur des Jeunesses musicales de Belgique, fondateur de l’association Culture et démocratie et de l’Enoa (regroupement d’académies européennes), compositeur, enseignant, conférencier et organiste aura vécu, cette année, un festival aussi difficile et épuisant que passionnant.

Concerné par les problèmes des métiers de la musique, du spectacle et de la création pour en connaître les particularités de l’intérieur, Bernard Foccroulle a accompagné le combat des in­termittents tout en assumant pleinement son rôle de responsable d’institution. Les spectacles ont tous eu lieu, avec, au début de ­chaque représentation, une prise de parole des équipes techniques encouragée et soutenue par la direction. Seule la première du Turc en Italie a été annulée pour cause de grève nationale.

Quelques tentatives de déstabilisation ont aussi été menées par des manifestants venus de l’extérieur. A l’intérieur et sur scène, «Et pourtant, nous jouons», «La culture en danger» sont les slogans qui auront rythmé le cru 2014. Mais tout s’est déroulé dans la dignité.

L’exemplarité de l’attitude conciliatrice et du respect des travailleurs, comme celui du public et des artistes, a été unanimement saluée. A l’occasion du dernier spectacle du festival (la phénoménale Flûte enchantée qui l’avait inauguré), Bernard Foccroulle se relâche enfin.

Samedi Culturel: Quel bilan tirez-vous de cette année festivalière marquée par le mouvement des intermittents?

Bernard Foccroulle: Le bilan me rappelle mes cours d’harmonie, où on apprend que la dissonance fait partie du plaisir de la musique. Il est important, en tout cas en musique tonale, que la dissonance puisse se résoudre sur une consonance. C’est un peu mon sentiment en cette fin de festival, où on aura connu des tensions et beaucoup de discussions. Ce n’est pas forcément une chose négative, du moment qu’on essaie de les vivre de façon dialectique et constructive. Les équipes sont sorties renforcées de ces dissensions, plus cohérentes et mûries. Leur prise de parole aura en tout cas enrichi le débat.

Quelles leçons faut-il tirer de ces événements pour l’avenir?

Je pense qu’il faudra travailler à deux types de solution. D’abord, la refonte du régime de l’intermittence s’impose, en concertation avec le monde culturel. Nous y sommes d’ailleurs enfin associés, à travers des réseaux professionnels. Des rencontres avec les responsables politiques ont eu lieu à Aix ce lundi. Il y a des avancées. On ne peut que sortir par le haut de ces collaborations. Ensuite, un festival qui emploie 70% d’intermittents est confronté à des problèmes de management très spécifiques, alors que, dans des institutions qui travaillent à l’année, le pourcentage de temporaires est extrêmement faible. Il y a tout un travail à réaliser de formation et de coaching de la hiérarchie et des équipes, dont devraient bénéficier également les intermittents, dans toutes les structures et sur le long terme. Au moins, cette crise aura permis de sortir enfin, après onze ans, d’une situation qui n’avait pas pu être améliorée par les moyens traditionnels.

Avez-vous le sentiment d’être arrivé, après sept ans à Aix, à un point d’équilibre? Une forme d’idéal?

On est en mouvement. Il n’est pas question de se reposer sur ses lauriers. Mais la dynamique est positive. Quant à l’idéal, il est très difficile à définir, étant par essence virtuel… Sans vouloir être arrogant, j’ai le sentiment d’être parvenu à réaliser à Aix un peu de ce dont je rêvais: un espace de confrontations, d’échanges, de création et de questionnements.

Votre mandat a été prolongé jusqu’en 2017. Fin ou suite?

Je n’ai pas l’intention de prolonger au-delà. J’aurai, après quinze ans de maison lyrique et dix de festival, envie de me consacrer à d’autres activités, comme la composition, par exemple.

Un opéra?

C’est un de mes projets. La voix est un de mes grands pôles d’intérêt. Je rêve de la travailler dans cette grande forme.

Pourtant, l’orgue reste votre moyen fondamental d’expression instrumentale. Pourquoi cet instrument-là, plutôt rare dans le choix d’un enfant?

A cause de Bach. Ma famille était très musicienne [sa mère pianiste] et nous avions des enregistrements d’Helmut Walcha qui m’ont beaucoup impressionné. Cette collection discographique sur orgues historiques m’a profondément marqué. Dès l’âge de 5 ans, l’instrument s’est imposé à moi comme une évidence. Il ne s’agit donc pas d’un choix… Et la variété en est si vaste! Le rapport entre les langues et l’orgue est aussi implicite mais très fort. Les claviers allemands possèdent plus de consonnes, dans les transitions d’attaque et l’articulation. Les italiens sont plus tournés vers les voyelles et la vocalité. Je voudrais écrire sur le lien entre les orgues et la langue de leur pays. Je suis beaucoup moins attiré par les grands orgues symphoniques. Je trouve le déploiement sonore magistral trop superficiel, contrairement à la sensibilité et au foisonnement de couleurs des orgues anciens.

Votre militantisme, politique et artistique, vous vient-il aussi de votre histoire familiale?

J’ai grandi dans une famille unie, généreuse et catholique. Mes explorations se sont construites indépendamment. La curiosité et la passion m’ont dirigé.

Qu’est-ce qui vous fait toujours vibrer?

Indiscutablement, la notion d’humanité. Avec, en point d’orgue, tout ce qui se situe dans le domaine de l’interculturel. Il est fascinant de faire se rencontrer des cultures différentes autour d’une nouvelle forme d’expression commune. Comme métaphore de ce que pourrait faire l’homme. L’art peut réaliser ce miracle. Il ne s’agit pas d’une posture. Je suis allergique à la mode de la world music, de la fusion. Contrairement à l’affadissement de ce genre de mélange, le métissage créateur, comme renforcement mutuel, a, lui, du sens.

Que vous a laissé Gerard Mortier?

Le travail sur le sens. C’est ce dont l’opéra a le plus besoin. Dans son rapport au public, à la réalité du monde et dans son lien organique avec l’imaginaire.

Quel trio d’éblouissements a animé votre mandat aixois?

A part les bouleversantes rencontres artistiques entre les cultures méditerranéennes, qui sont la réalité d’ici, je dirais Elektra par Chéreau, la Flûte par Simon McBurney et Written on Skin de George Benjamin. Autant de projets à long terme.

Et le quintette des œuvres qui vous accompagnent?

Les Vêpres de Monteverdi, l’œuvre d’orgue de Bach, la Divine Comédie de Dante, Lettres aux années de nostalgie de Kenzaburo Oe et l’univers du sculpteur Giuseppe Penone.

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«Ce dont l’opéra a le plus besoin, c’est de sens. Dans son rapport au public, à la réalité du monde, et dans son lien organique avec l’imaginaire»