Photographie

L’humanité hors sol de Mario Del Curto

Le Lausannois travaille depuis quatre ans sur la biodiversité et les divers jardins inventés par l’homme. Triple exposition à Meyrin

L’homme et son jardin. Ce pourrait être le sujet de mille thèses. Mario Del Curto l’aborde en trois expositions, à Meyrin. Au Cairn, la villa du Jardin alpin, le photographe présente l’histoire incroyable de l’Institut Vavilov, de Saint-Pétersbourg. Créé en 1894, le «Bureau de botanique appliquée» est la plus ancienne banque de graines au monde. Nikolaï Vavilov, génial agronome moscovite épris de génétique, prend sa direction en 1920 et s’attelle à récolter des graines du monde entier pour reconstituer le patrimoine végétal mondial en cas de disparition de la biodiversité. Tombé en disgrâce avec l’arrivée au pouvoir de Staline et l’influence de Lyssenko, le visionnaire est condamné à mort et emprisonné. Pendant le siège de Leningrad, ses collaborateurs préfèrent se laisser mourir de faim plutôt que de manger les précieuses graines. Aujourd’hui, les ingénieurs de l’Institut rebaptisé Vavilov luttent contre les infiltrations d’eau, l’incurie des autorités, le manque de relève et de moyens.

Une dimension politique

C’est ce qui apparaît dans le travail photographique de Mario Del Curto; des vieux dans des décors vieillots. Un fatras d’enveloppes en papier kraft et de boîtes métalliques côtoie des rideaux jaunis et des fauteuils usés. Là, un grand-père pose avec un épi de céréale dans l’encadrement d’une porte. On pourrait penser à un portrait de famille ou à un document sur la paysannerie soviétique dans les années 1950; il s’agit de l’inventeur d’une variété de seigle comportant 50% de protéines de plus que le moyenne. A côté, des serres aux vitres cassées. Nous sommes loin d’un centre de recherche scientifique dernier cri. Pour cela, il faut se rendre au Forum Meyrin. Le Lausannois y montre ses images de la Réserve mondiale de semences du Svalbard, en Norvège, triangle de béton émergeant des glaces, ou d’un laboratoire de l’EPFL testant les défenses immunitaires des plantes à coup de câbles branchés sur les petites feuilles vertes.

«Lorsque j’ai entendu parler de ce dépôt norvégien, je me suis demandé pourquoi il était sponsorisé par des grandes entreprises. Se soucierait-on à ce point de préserver nos céréales sans menace imminente ou intérêt économique? Cela a été le point de départ de nombreuses lectures, et j’ai voulu donner une dimension politique à ce travail. Le jardin est un savoir et le savoir est toujours un pouvoir; comment cette domination s’exprime-t-elle à travers le végétal?» A partir de là, l’exposition est très décousue puisqu’elle embrasse la thématique générale du jardin. Dans cette première salle défilent des parcs à Singapour, Volgograd ou Osaka, des cultures sur les toits de Brooklyn ou des jardins collectifs à Nîmes. Un paysan péruvien cultive 380 sortes de pommes de terre aux couleurs et aux formes surprenantes, répondant aux doux noms de «museau de lama noir» ou «vieux bonnet ravaudé». Une gravure rupestre datée de 2000 avant Jésus-Christ représente le premier plan cadastral connu. Les terrasses de Moray, ancien centre de recherche agricole inca en amphithéâtre, reconstituent plusieurs dizaines de microclimats sur un minuscule périmètre.

La galerie du forum est consacrée aux jardins utopiques, point de départ de ce travail de quatre années, après un long compagnonnage de Mario Del Curto avec l’art brut. Puis l’on passe, dans une autre pièce, aux jardins du souvenir. Là, les superbes tombeaux mahafales, à Madagascar, accompagnent un cimetière militaire californien, les sépultures juives de Varsovie ou les autels colorés de la fête des morts, au Pérou. «La tombe est le lieu symbolique et mythologique du lien entre l’homme et le végétal. Dans les cimetières juifs ou anglicans, la végétation, et donc la vie, reprend le dessus. Dans les cimetières catholiques, elle est contenue. Chez les musulmans, il y a un dénuement tout en humilité. Tout cela implique une réflexion, et dit sûrement plus d’une culture que d’une religion», souligne le photographe. Au bord d’une route écossaise, un mémorial en fleurs artificielles figure une voiture tandis que des tiges ont été enfilées dans un enjoliveur.

Jardins botaniques convoités

Dans le Jardin alpin, un condensé de tout cela: cimetière japonais, jardin créationniste à Singapour, pont d’autoroute à Hongkong laissant deviner un arbre minuscule et écrasé par la ville. «Au final. tout cela constitue presque un travail sur ce qu’on prend à la nature et ce qu’on lui donne», analyse Mario Del Curto. Le reporter prévoit encore de photographier quelques jardins botaniques, avant la publication d’une somme sur le sujet. Un premier ouvrage «Les graines du monde, l’Institut Vavilov» est déjà paru aux Editions Till Schaap.

Le Romand, qui possède un jardin mais n’a guère le temps de s’en occuper, ne revendique pas un travail militant. «Il s’agit d’un constat plus que d’un appel à l’action, même si je reste persuadé qu’il y a une absurdité à être écologiste dans une économie de consommation. Nous devrions pouvoir penser différemment; l’économie ne devrait pas être le facteur de développement d’une société.» En mai dernier, le Centre de recherche des jardins royaux de Kew, à Londres, référence en la matière, révélait qu’un cinquième des espèces végétales sont en voie de disparition. C’est la sixième extinction massive de la vie sur terre, la plus rapide de l’histoire humaine.


Mario Del Curto: Voyage vers, jusqu’au 1er décembre au Jardin alpin, au Cairn et au Forum Meyrin.

Conférence mardi 18 octobre à 18h30 au Forum Meyrin: «L’Institut Vavilov, grenier du monde». Rencontre avec une délégation de l’Institut le 19 octobre de 14h à 17h30 au Cairn.

«Les graines du monde, l’Institut Vavilov», Editions Till Schaap.

Publicité