La littérature demande un temps de latence. Pour dire une ou plusieurs guerres, pour traduire en mots, pour transmettre non pas une orgie de violence qui a duré et dure encore mais sa condensation, le goutte-à-goutte de l’horreur, il faut de longues années. Et pour que ces mots soient traduits en français, quelques années encore. Ainsi les guerres d’Irak arrivent en librairie. Le hasard veut qu’à quelques mois de distance, deux livres importants nous donnent des nouvelles sur le front de la folie humaine.

Hassan Blasim a opté pour le récit court. Son recueil «Cadavre Expo» réunit quinze nouvelles à l’humour glacé et carnavalesque tout à la fois, qui s’impose comme l’une des découvertes à ne pas manquer de ce début d’année. Ahmed Saadawi a choisi le roman avec «Frankenstein à Bagdad», un détournement du mythe de Mary Shelley et surtout une excellente machine narrative qui traduit l’ultra-violence sur le ton d’un conte.

Ils sont nés la même année, en 1973, et viennent tous les deux du cinéma. Et l’on retrouve dans leurs livres beaucoup de traits communs: cet humour noir comme traversé par de grandes fanfares de l’absurde; la prégnance du conflit Iran-Irak, le recours au paranormal, à la magie, et la passion des histoires. Chez l’un et l’autre, les personnages ne cessent de raconter ce qu’ils ont vu ou vécu, la guerre avalant les corps d’un côté et recrachant de l’autre des flots de récits, pauvres et sublimes restes qui laissent sans voix.

Trois ans et demi de route

Hassan Blasim est peut-être le plus noir des deux. Encore étudiant en cinéma à Bagdad dans les années 1990, il est dans le collimateur des services du régime de Saddam Hussein pour ses films engagés à gauche. Son frère est en prison pour raisons politiques. Il se réfugie au Kurdistan au nord du pays. Puis en 2000 passe clandestinement la frontière iranienne. C’est le début de trois ans et demi de route migratoire pour atteindre finalement la Finlande en 2004. C’est l’Angleterre qui le découvre grâce à deux concours de nouvelles et qui publie en 2009 le recueil qui est traduit aujourd’hui en français et en cours de traduction dans une vingtaine de pays.

Vocabulaire des ressources humaines

Les nouvelles de «Cadavre Expo» placent immédiatement le lecteur au cœur de l’effroi mais comme si de rien, l’horreur constituant la banalité même des jours. La plupart se situent à Bagdad ou ailleurs en Irak. Elles se terminent souvent par un retournement inattendu. La première, «L’exposition des cadavres», donne le ton. Le chef d’une agence de tueurs accueille une nouvelle recrue avec l’enthousiasme bonhomme d’un cadre de n’importe quelle entreprise. Sauf que celle-ci a pour but de tuer des cibles et d’exposer ensuite leurs cadavres en ville de façon artistique. Chaque projet d’exposition (étendre les viscères à un carrefour et les peindre en couleur par exemple) est étudié par un spécialiste qui accepte ou pas la proposition. Le monologue du chef emprunte le vocabulaire du management et des services de ressources humaines.

Même tension malsaine dans «La Boussole et les assassins» où un grand frère aguerri aux pires besognes entend initier son petit frère lors d’un mystérieux trajet en voiture. L’étrange apparaît avec «Le lapin de la zone verte» qui se met à pondre des œufs tandis que des tueurs à gage attendent le feu vert pour exécuter un contrat.

Manuscrits érotiques

Avec «Le Journal des armées», Hassan Blasim confirme sa force imaginative. Cette nouvelle, dédiée aux victimes de la guerre Iran-Irak, amène la thématique des livres et du savoir qui revient à plusieurs reprises dans le recueil. Ici un mort prend la parole, nu sur un banc. Jadis responsable de la page Culture du Journal des armées, il explique qu’il publiait les textes envoyés par les soldats tout en rêvant de devenir un jour ministre de la culture. Jusqu’au moment où il reçoit cinq manuscrits érotiques écrits d’une plume de rêve qui chacun raconte la vie d’un soldat. Quand il apprend que l’auteur a été tué au front, il décide de prendre sa place. Mais, mystérieusement, les manuscrits continuent d’arriver à un rythme de plus en plus effréné.

Les quatre dernières nouvelles se situent en Finlande. Un personnage revient deux fois, celui d’un réfugié en proie à la mélancolie, à la dissociation entre rêve et réalité, à une attaque extraordinaire de sacs en plastique qui volettent dans le ciel gris et qui charrient chacun leur lot de souvenirs.

Chaos post-invasion américaine

«Frankenstein à Bagdad» utilise aussi la figure du conteur d’histoires. Ici, c’est Hadi le chiffonnier qui abreuve les clients du café en récits plus fous les uns que les autres. Nous sommes à Bagdad, dans le quartier de Batawin, anciennement résidentiel mais qui s’est déglingué au fil des années et des conflits. En 2005, le chaos post-invasion américaine bat son plein. Les attentats font voler en éclats vies et projets. Les nerfs et les esprits sont à vif. Hadi ne supporte plus les corps déchiquetés par les bombes dont les morceaux sont ramassés sans égards par les policiers ou bien oubliés sur la chaussée. Un jour, il ne saurait dire pourquoi, il décide de les ramasser lui-même. Et de les coudre ensemble pour fabriquer un homme ou plutôt une créature, le Trucmuche. Au moment où Hadi comprend qu’il ne peut rien faire de ce corps putride et qu’il doit s’en défaire, le Trucmuche a disparu.

Et c’est le début d’une saga tragicomique dans les tréfonds d’une ville gangrenée par l’ultra-violence. Avec un art consommé du récit et des personnages mémorables, Ahmed Saadawi marie la magie et le sordide, la géopolitique et la mélancolie du vieux Bagdad. Et les lambeaux de trente ans de conflits qui ont défiguré la ville et le pays. Au cœur de la fournaise des attentats quasi-permanents de ces années-là, une officine baptisée Brigade de surveillance et d’intervention, rattachée à la Coalition Internationale, opte pour une approche clandestine originale: le recours à des mages et des astrologues pour prévenir les lieux et l’heure des explosions. Le Trucmuche qui a pris vie et réunit une armée de partisans, va semer la zizanie par ses expéditions vengeresses dans la ville.

Le chat pelé Nabou

Parmi les personnages, Oum Daniel, la vieille dame assyrienne qui attend le retour de son fils Daniel, tué à 20 ans pendant la guerre Iran-Irak. Elle refuse de rejoindre ses filles en Australie tant que le fils adoré ne sera pas revenu d’entre les morts. Seule avec son chat pelé Nabou, qui sautille de page en page, elle parle au petit tableau de Saint-Georges qu’elle prie chaque jour. Et le tableau lui répond, le plus naturellement du monde. Oum Daniel attend tellement son fils perdu qu’elle accueillera la laideur du Trucmuche comme une mère, préférant ne pas s’arrêter sur les bizarreries de ce spectre dégoulinant pour mieux savourer le miracle.

Humour noir et grand-guignol, poésie des ruines à l’abandon, flambées carnavalesques dans les stridences de Massacre à la tronçonneuse, le tout avec la précision de contes enchâssés les uns aux autres: Frankenstein à Bagdad révèle lui aussi un talent hors pair. Ahmed Saadawi expliquait au Nouvel Obs en octobre qu’il ne comprenait pas pourquoi il vivait toujours à Bagdad et qu’il n’était pas encore parti, tiraillé entre l’attachement à cette ville millénaire et l’épuisement face aux violences. «Peut-être que mes histoires ont besoin des ruelles de la vieille ville pour exister» lançait-il en guise d’explication. Peut-être. A la fin du roman, Oum Daniel finit par quitter son ancienne demeure et c’est un arrachement de toutes ses fibres. Le chat Nabou, lui, refuse de la suivre. Préférant faire le guet, en haut de l’escalier. Qui sait ce qu’il observera au cours de ses sept prochaines vies dans Bagdad, jadis nombril du monde?


Hassan Blasim, «Cadavre Expo», trad. de l’arabe (Irak) par Emmanuel Varlet, Seuil, 218 p.

Ahmed Saadawi, «Frankenstein à Bagdad», trad. de l’arabe (Irak) par France Meyer, Piranha, 374 p.