Nostalgique de l'ère de Karajan, Pinchas Steinberg prétend que l'Orchestre philharmonique de Berlin n'est plus ce qu'il était. Vrai et faux. Claudio Abbado a rajeuni les troupes. La sonorité est devenue plus leste et latine. Elle a encore gagné en transparence depuis que Simon Rattle a pris la phalange sous son aile. Mais la puissance, la densité et la cohésion sont intactes. Ces qualités perdurent, elles font la légende des Berliner. Simon Rattle, aussi, a changé. La chevelure plus sel que poivre, le chef britannique irradiait une présence aveuglante, jeudi soir au Festival de Lucerne. La densité du geste et l'engagement sont tels que les musiciens paraissent hypnotisés sous son regard. La baguette sculpte les Variations opus 31 de Schönberg pour en extraire tout le suc. Ce qui pourrait passer pour un exercice de style austère et sec – la première œuvre dodécaphonique sérielle du compositeur pour grand orchestre – se métamorphose en une expérience sonore enivrante pour les sens.

Le détail de l'instrumentation, l'étagement des plans sonores, émergent avec une clarté cinglante. Les motifs fourmillent d'un pupitre à l'autre. Les figurations aux bois, les délicatesses du glockenspiel, du célesta, de la harpe et de la petite flûte (7e variation, «Langsam») composent une toile pointilliste. A l'inverse, Simon Rattle exacerbe le climat de «Angst» qui caractérise d'autres sections, comme si l'œuvre, créée en 1928, anticipait le désastre de l'Holocauste. Sa baguette, si puissante et péremptoire, porte jusqu'à ses ultimes retranchements la volonté d'organisation de l'œuvre. Par ailleurs, son geste se veut constamment habité d'un lyrisme intense et fiévreux.

Simon Rattle exalte l'ascension des ténèbres à la lumière dans la Neuvième Symphonie de Beethoven. Chaque accord est calibré, chaque sonorité participe à une totalité organique où rien ne procède du hasard. Acquis aux instruments anciens, le chef refuse toutefois d'élaguer ses effectifs. Il joue la carte du grand orchestre, sans jamais verser dans l'emphase. Il y aurait mille détails à souligner: l'énoncé du thème de l'Ode à la joie dans le «Finale», «sotto voce», la manière de mettre en relief – et en rythme surtout! – chaque mot. Le Schweizer Kammerchor est d'une justesse confondant. Ovationné, Simon Rattle salue ses musiciens dans un élan fraternel qui en dit long sur leur complicité.