Gastronome, gastrolâtre, gastrosophe. Si les testaments littéraires sont toujours teintés de mélancolie, celui que nous offre Jim Harrison, deux ans après sa mort, est un fabuleux hymne à la joie. Titre: Un sacré gueuleton, un florilège d’une cinquantaine de chroniques dédiées à la sainte Trinité souvent encensée par Big Jim – manger, boire et bien vivre. De quoi titiller nos papilles, comme un post-scriptum gourmand couronnant une œuvre qui, de romans en nouvelles, tient du manifeste olfactif, de l’encyclopédie culinaire, de la symphonie digestive et du traité de savoir-vivre à l’usage des hédonistes.

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Mousquetaire de la casserole, grand marmiton des lettres américaines, l’auteur de Dalva et des Légendes d’automne n’aura cessé de tenir table ouverte à l’auberge des plaisirs avec, aux fourneaux, Rabelais et Brillat-Savarin. Le régime? Oui, mais pas en dessous des «dix mille calories», plaisante-t-il. Sa devise? «Les chemins de l’excès mènent au palais de la sagesse.» Sa panacée? L’ail, qui, prétend-il, «m’a littéralement maintenu en vie, alors que la psychanalyse et la prière ont souvent échoué». Sa hantise? La nouvelle cuisine et ses chefs anorexiques qui ont la fâcheuse manie de décorer des assiettes parfaitement vides. Et ce dont Harrison se félicite volontiers, c’est d’avoir célébré la victoire de Gargantua contre Weight Watchers, d’Obélix contre les tailles mannequins et du péché de bonne chère contre le puritanisme diététique.

Sauces «à mourir»

Mais l’insatiable ripailleur du Michigan n’en était pas moins une fine gueule, le plus délicat des gourmets, ce qu’il prouve également dans ce Sacré gueuleton, sorte de Guide Michelin de la truculence festive. La nourriture, Harrison en parle dans ces pages comme un esthète et comme un poète, mais surtout comme un nutritionniste de l’âme. Afin que nous apprenions «à cuisiner nos vies, le plus efficace des remèdes contre la mort». D’une chronique à l’autre, le lecteur salive en sachant qu’il va lui-même «rissoler dans la graisse de canard», une bouteille de meursault ou de bandol – Domaine Tempier de préférence – à portée de gosier.

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A bâtons rompus, Harrison évoque une ripaille mémorable avec Orson Wells, face à une comtesse hongroise offusquée par les performances quasi illimitées de leurs estomacs. Puis il disserte sur l’art de concocter des sauces «à mourir». Compare les vertus des blancs et des rouges bourguignons. Raconte comment il sauva de la famine les musicos fauchés de son premier groupe de rock, Vince Van No Go and His Poor but Proud Crowd. Explique pourquoi le gigondas est «le parfait antidote à la mélancolie». S’extasie sur la première gorgée de tel grand cru, «aussi sensuelle que le sexe». Exalte le cépage du Château-Grillet, qui «allie toute vraie puissance à la féminité veloutée du chèvrefeuille». Compare la critique œnologique à la critique littéraire. Retrace par le menu un «sacré gueuleton» composé de 37 plats du patrimoine français, une véritable «épreuve olympique» qui, à Vézelay, «a coûté aussi cher qu’un break Volvo neuf» au généreux mécène heureux d’inviter 12 fins becs triés sur le volet.

Apologie du cholestérol

Mais il y a également, sous la plume de Jim Harrison, ces considérations géopolitiques malicieuses où il ne craint pas d’affirmer que, si François Mitterrand a pu damer le pion à Reagan en Europe, c’est «grâce aux mets exquis dont il se régalait». Et d’ajouter à propos de la guerre en Irak: «L’addition globale pour ce conflit s’élèvera à 600 milliards de dollars. Si l’on avait dépensé cette somme pour offrir des vins français à toute notre population, il n’y aurait jamais eu de guerre, seulement une diplomatie bien huilée.»

Et ainsi de suite dans cette apologie du cholestérol, à grand renfort de têtes de veau sauce gribiche, de chaussons de cœurs-de-pigeon, de poulardes farcies à la truffe, de suprêmes de perdreau glacés, de gelées de homard aux filets de sole, de tartes de cervelle aux pois cassés et autres cannellonis à la queue de bœuf. «Bien manger est la seule façon de lutter contre la vie pourrie que nous menons», écrit notre sybarite, avant de livrer au passage sa définition du romancier: «Un cartographe des pays imaginaires qui creuse son âme à ciel ouvert.»

Et de formuler un dernier vœu, celui de «pouvoir fumer des cigarettes et boire du vin dans l’autre monde». Ses lecteurs savent qu’il est déjà exaucé. Et ils garderont toujours en mémoire cet autre précepte de l’ontologie harrisonienne: «Même les religions sont des pièges à souris spirituels, comparées au pop libérateur d’un simple bouchon.» Pouvoir lire Harrison est un cadeau du ciel. Il ne faut pas s’en priver.


Jim Harrison, «Un sacré gueuleton. Manger, boire et vivre», trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent, Flammarion, 375 p.