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L’ouvrage de Dany Lafferière est composé de bout en bout d’annotations manuscrites et de dessins réalisés par ses soins. L’auteur et académicien explique: «Avec le dessin, je me suis passionné pour le mouvement des idées, de l’atmosphère...». 
© Grasset

Livres

L’hymne à Paris de Dany Laferrière

L’auteur d’origine haïtienne invite à une déambulation enchantée dans la ville qu’il a faite sienne, mais aussi sur les sentiers des rencontres et des livres qui l’ont nourri. Son appétit de la vie est une offrande qui n’a pas de prix

Dany Laferrière a une gueule, il ressemble à l’écrivain tel qu’on aime se l’imaginer: un homme qui bouillonne du désir de vivre sa vie et qui vous entraîne avec lui dans toutes ses fantaisies, dans toutes ses errances. Depuis trente et quelques années, il nous raconte l’histoire de sa vie avec sensualité, humour et mélancolie.

Dès la page de titre de cet autoportrait en mots et en images, un élément révolutionnaire saute aux yeux: le mot «Roman». Adieu, tiroirs du genre! Si genre il y a, chez lui, ce serait celui de la généreuse oralité: en lisant ce livre, on entend une voix nous parler, très proche, une voix chaleureuse qui met en scène la vie à chaque page, avec une multitude de personnages et de paysages.

Emerveillement inattendu

Dany Laferrière donne envie de visiter les lieux qu’il traverse, de rencontrer les personnes qui apparaissent au fil des pages; dans sa prose, préjugés et lassitude se dissolvent: on redécouvre des lieux et des hommes, connus ou inconnus, avec un émerveillement inattendu. Nous voyons d’un œil neuf Port-au-Prince, Montréal, Paris, les livres, son studio de la gare de l’Est à Paris où il cuisine du poulet à l’aubergine, ou la chambre de la rue Saint-Denis, à Montréal, où il passe de longues heures à lire dans une baignoire rose et mange et écrit sur une table où parfois il fait l’amour, ses écrivains – Borges, Villon, Balzac, Gertrude Stein, Léon-Paul Fargue, Cocteau, son prédécesseur à l’Académie Hector Bianciotti et même Django Reinhardt et Noureev…

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On dirait que l’audace de la liberté trouve un terrain fertile dans la langue française qui bouge hors de l’Hexagone. On se souvient d’Albert Cohen, de Nadia Tuéni, d’Andrée Chedid. On pense à Patrick Chamoiseau ou encore à Alain Mabanckou, le complice et ami de Laferrière, qui associe l’extravagance littéraire à l’élégance vestimentaire.

Voix charnelle

Dany Laferrière prend toutes les libertés romanesques et il suscite chez le lecteur l’envie d’entendre sa voix charnelle, le désir de poursuivre la conversation. Et le miracle se produit: au fur et à mesure que l’écrivain parle, on retrouve au cours de cette rencontre la voix sonore qui émane du livre: «J’ai voulu donner vie à un univers complexe, en regardant par la fenêtre qui s’ouvre sur Paris… Ce livre est une déambulation panoramique qui passe par les choses et par les gens… Il y a des ombres, des fantômes et des morts qui continuent à vivre leur vie parmi les vivants… Avec le dessin, qui m’est venu naturellement, je me suis passionné physiquement pour le mouvement des idées, de l’atmosphère… Quelque chose de généreux, dites-vous? Si j’ai été généreux, je l’ai été avec ma fatigue, comme une forme de courtoisie…»

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On s’arrête sur ce dernier mot, prononcé avec amabilité et simplicité. En entendant le mot «calme» – «Ce livre est une déambulation infinie et calme…», on comprend que c’est la qualité première de l’écrivain et de ses livres, on entre en amitié avec un monde qui nous redevient familier et que l’on a envie de partager: «Nous connaissions Paris bien avant d’y mettre les pieds, nous rappelle-t-il. Paris n’appartient pas qu’à la France…»

Un roman infini

Et, en rouvrant l’album-roman dédié à la ville, on reconnaît la voix qui vous parlait un moment plus tôt: «J’avais déclaré, il y a quelques années, que j’étais un homme en trois morceaux. Mon cœur était à Port-au-Prince, mon esprit à Montréal et mon corps à Miami, où j’écrivais alors les romans qui touchent à mon enfance. Aujourd’hui j’ajoute à ce bouquet une nouvelle ville: Paris. Paris illumine mes nuits depuis si longtemps. Aujourd’hui que j’y passe une large partie de mon temps, j’entreprends de connaître chacune de ses places, de ses rues, de ses salles de cinéma, de ses boutiques, de ses fleuristes, et c’est l’affaire d’une vie. Rien n’est plus excitant qu’une nouvelle ville – un roman infini. Une ville n’étant pas une accumulation de rues, de restaurants et de musées, alors quand on aura tout appris, il faut tout désapprendre si on veut la pénétrer dans sa partie secrète.»

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Peut-être le mot de Charles Dantzig, son comparse et éditeur, l’a-t-il inspiré: «Aucune passion pour une capitale n’est raisonnable», écrivait en préface à Mythologies américaines cet autre «enfant opiniâtre» venu du pays d’oc, aussi excentré de Paris que l’est Port-au-Prince. Monsieur le Chat Laferrière est un maître habile dans l’art de désapprendre, non seulement Paris, mais le monde et nous-mêmes – et nous suivons ce bon guide qui nous entraîne sur la voie du Tao à pas lestes en nous racontant des histoires.



Roman
Dany Laferrière
Autoportrait de Paris avec chat
Grasset, 320 p.

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