L’hystérie revient à la mode. Dans le sillage de A Dangerous Method de David Cronenberg, sur les relations entre Jung, Freud et leur patientedisciple Sabina Spielrein, et de Hysteria de Tanya Wexler, sur l’inventeur anglais du… vibromasseur, voici Augustine, du nom de la patiente vedette du docteur Charcot (lire LT du 27.4.2013). Un film présenté l’an dernier à Cannes (Semaine de la critique) et repêché aujourd’hui dans quelques salles «culturelles» en l’absence de distributeur. Réussite rare dans le paysage du cinéma français, le premier long métrage d’Alice Winocour méritait mieux. Pas du tout académique, conjuguant reconstitution pointilleuse et regard actuel, questions sérieuses et licence poétique, ce film signale en effet la naissance d’un talent singulier.

Détail piquant, une précédente évocation, la pièce Augustine (Big Hysteria) de l’Anglaise Anna Furse (1991), postulait un triangle Charcot-Augustine-Freud, improbable même si ce dernier fut brièvement l’élève de Jean-Martin Charcot. Alice Winocour, elle, est partie sur une autre piste. Frappée par un tableau représentant le fameux neurologue exhibant une de ses patientes, elle se serait autant inspirée de la littérature «gothique» du XIXe siècle que de sa propre réaction féministe. D’où sans doute la richesse de son film, qui préfère la suggestion à la démonstration.

Soko et Lindon face à face

En 1875, cette jeune bonne souffrant de mystérieuses crises convulsives se retrouve internée à l’hôpital parisien de la Salpêtrière. En lui donnant 19 ans, la cinéaste l’a certes un peu «vieillie», mais a laissé une génération d’écart entre Augustine (l’épatante Soko, révélation d’A l’origine et de Bye Bye Blondie) et le docteur Charcot (un Vincent Lindon minéral). Ce dernier y étudie justement l’hystérie, étrange mal qui semble alors affecter bien des femmes. Pas vilaine, sujet idéal pour l’hypnose, Augustine devient son cobaye favori parmi des centaines de patientes, la vedette de (re)présentations publiques par lesquelles il escompte obtenir des fonds pour l’hôpital et ses recherches…

Analphabète, soumise au bon vouloir du corps médical et au voyeurisme bourgeois, Augustine fut-elle une simple victime? Pas selon l’auteure, qui a préféré imaginer un parcours d’émancipation, un subtil basculement du rapport de pouvoir entre médecin et patiente. Au début d’ordre purement scientifique, leur relation se complique par une sorte de transfert pré-freudien. Même si la nature sexuelle de ces troubles peut paraître aujourd’hui évidente, la cinéaste nous replace dans le flou qui était celui des protagonistes. Quelle part de jeu chez Augustine, de complaisance ou de défi pour mieux plaire à Charcot? Et l’austère docteur, qui s’égare en cherchant une explication purement organique, a-t-il vraiment pu y rester insensible?

Carcan social pervers

Au-delà de ce rapport complexe (même s’il ne saurait vraiment résumer dix années de côtoiement), le film interroge surtout sur comment on a pu rester si longtemps dans l’ignorance, suggérant une double dimension de classe et de genre. A la Salpêtrière, toutes ces femmes soumises à de doctes regards d’hommes sont des «filles du peuple». Mais de leur côté, les bourgeoises (représentées ici par Chiara Mastroianni en Mme Charcot) n’étouffent pas moins dans le carcan de l’ordre social.

Dans son image claire-obscure aux contours un peu «laiteux», Augustine évoque alors aussi bien la Vénus noire d’Abdellatif Kechiche que les Vertiges (Per le antiche scale) de Mauro Bolognini, leurs femmes exhibées, exploitées et abusées, victimes de l’ignorance et du sexisme de leur temps. Mais à travers deux séries de portraits de patientes actuelles, insérés sans crier gare, Alice Winocour invite également à se poser la question de ce qui reste de l’hystérie aujourd’hui. Car si la répression de la sexualité et les rapports dominants-dominés ont évolué, les femmes continuent d’en être les principales victimes…

VVV Augustine, d’Alice Winocour (France, 2012), avec Vincent Lindon, Soko (Stéphanie Sokolinski), Chiara Mastroianni, Olivier Rabourdin, Roxane Duran, Stéphan Wojtowicz. 1h42.