«Une étoile est née.» Est née dans le sang, pourrions-nous ajouter au sous-titre de cette planche sombre de Li Chi-tak. Dans la dernière case, un homme marche sur un tapis rouge devant une foule qui semble l’acclamer. L’homme célèbre son élection, remportée avec le sang de ses électeurs. Voilà le regard porté sur la chose publique par le «parrain», comme on le surnomme dans le milieu de la bande dessinée honkongaise. «Il n’y a pas de vérité en politique, ici ou ailleurs», ajoute le dessinateur, amusé de parcourir de nouveau The Voyager, l’album publié en 2011 dont est tirée la planche en question.

Timide

Li Chi-tak, 50 ans, remonte ses lunettes à grosses montures et double foyer de dessinateur, comme pour mieux se cacher derrière elle. Il reçoit au Hong Kong Arts Center, une organisation phare qui promeut la culture. Sa voix se fait basse et ses réponses brèves, une fois que son amie Cindy a fini de lui traduire les questions en cantonais. «Maître Li est très timide», avait prévenu l’attaché de presse. Il se prête pourtant à l’interview, double actualité oblige. Son dernier album est sorti cette semaine, The Beast, chez Kana, sur un scénario du Belge Jean Dufaux (La Marque Jaune, Jessica Blandy, Giacomo C, entre autres) tandis que sa première exposition solo à Angoulême, se tient depuis jeudi à l’occasion du 43ème festival de la bande dessinée, le rendez-vous mondial du neuvième art.

Un peu magique

En quelque quatre-vingts œuvres, Connie Lam, curatrice de l’exposition, espère rendre hommage au travail de Li Chi-tak. «Je souhaite montrer la diversité de son travail, des mangas de ces débuts à ses derniers albums, plus artistiques», comme The Voyager ou The Lovers. «Remarquez aussi comme il est influencé par le cinéma, pour lequel il écrit des storyboards. À travers lui, c’est aussi une façon de comprendre l’Asie», ajoute celle qui dirige également le Hong Kong Arts Center. L’exposition s’intitule «Un sorcier à Hongkong». «C’est vrai qu’on le surnomme le parrain, reconnaît Connie Lam. Pourtant, cela ne lui ressemble pas vraiment. Nous voulions donc quelque chose de plus neutre, et d’un peu magique.»

Roi caché

Li Chi-tak s’amuse de ces surnoms, qu’il juge «exagérés. Je ne les ai pas voulus, moi qui ne suis qu’un dessinateur», murmure-t-il. «Un des plus grands dessinateurs du monde», tonne de son côté Jean-Pierre Dionnet. Le scénariste BD, homme de cinéma et de télévision signe une préface enflammée deThe Beast. Pour lui, Li Chi-tak est à la fois «classique et d’avant-garde, pour qui sait voir: le roi caché du manhua (ndlr: le mot chinois pour BD), un peu par sa faute, car il n’aime pas refaire ce qu’il a déjà fait.»

Pigiste

La biographie du dessinateur est connue. Né à Kowloon, Li Chi-tak a appris le dessin en autodidacte. Il confirme avoir été influencé par Katsuhiro Otomo, le père de Akira, qui sera aussi à Angoulême. Moebius lui a également donné envie de se lancer. Pigiste à ses débuts dans des journaux hongkongais, il va rencontrer le succès jusqu’à Taïwan et au Japon. Ses albums, de loin pas tous traduits, racontent des récits d’arts martiaux, comme Black Mask, adapté au cinéma. Mais aussi des sujets de société, quand il chronique sur la jeunesse pour un grand quotidien hongkongais. Le dessinateur sait encore créer des univers magiques, tel Spirit, Le Dieu Rocher, adapté en français par Dargaud en 1998.

Vallée bleue

A Hongkong, sa réputation vient aussi de ses actions auprès des autres dessinateurs. À la fin des années 1990, il a créé Cockroach (le Cafard), un trimestriel grand format que l’on trouve parfois chez les bouquinistes. «L’idée est née dans un restaurant à noodles de Tsim Sha Tsui, avec un autre dessinateur, Craig Au Yeung, se souvient Li Chi-tak. Nous avions envie de réunir des artistes, même s’ils n’étaient pas des dessinateurs de BD, et de montrer ce qui se faisait ici. Plusieurs ont ainsi été lancés.» Ce fut le cas de Yeung Hok Tak, dont Qu’elle était bleue ma vallée (Actes Sud, 2006), critique de la vie de tous les jours dans un HLM hongkongais, est devenu un classique.

Trois fois rien

La scène était alors très dynamique, mais les financements insuffisants. «Cockroach n’a tenu que quelques numéros, reprend Li Chi-tak. Ce serait très difficile de le relancer. Les lecteurs sont tellement sollicités, les yeux rivés à leur écran.» Les éditeurs, qui écoulaient chaque album à plus de 100 000 exemplaires à la belle époque, s’en tirent bien aujourd’hui «quand quelques milliers partent, et finissent souvent par être cédés pour trois fois rien…», regrette Li Chi-tak.

Lorsque le jeune dessinateur chinois prend professionnellement les pinceaux à partir du milieu des années 80, c’est clairement parce qu’Otomo et Moebius avant lui ont montré le chemin

Cuisine

Gérard Henry a conservé plusieurs exemplaires de Cockroach. Directeur adjoint de l’Alliance française de Hongkong, lui aussi dessinateur, il se passionne pour la scène culturelle locale depuis plus de 30 ans. Dans son bureau de Wan Chai, il sort des étagères albums et catalogues d’exposition. Gérard Henry rappelle avoir organisé des rencontres entre des auteurs européens et hongkongais, dont Li Chi-tak. «La scène hongkongaise est riche, mais les temps sont difficiles pour les auteurs de comics; les journaux leur offrent moins de place, constate-t-il. Prenez Craig Au Yeung, aujourd’hui, il tient des chroniques culinaires et passe dans des émissions de télé consacrée à la cuisine. Il est très connu pour ça!»

À l’écart

La diversité du style souffre de cette situation, confirme Li Chi-tak. Vivre du dessin, même pour lui «c’est très difficile. Ce qui marche encore, c’est le dessin politique.» La politique, Li Chi-tak préfère pourtant s’en tenir à l’écart. Par exemple, au sujet de l’affaire des libraires disparus qui inquiète Hongkong: «Ce que l’on découvre dans cette affaire est hilarant, sourit Li Chi-tak. Tout est faux, c’est évident. En réalité, nous ne connaîtrons jamais la vérité. Alors, je préfère ne pas trop m’impliquer.» Le mouvement des parapluies, qui paralysa plusieurs artères de la ville fin 2014 pour dénoncer la «fausse démocratie» que Pékin voulait imposer à Hongkong, ne le fait pas davantage sortir de sa réserve. «C’est plus compliqué que cela. Je ne veux pas choisir un camp ou un autre», glisse-t-il, laissant entendre que la ville est déjà bien assez divisée comme cela.

Football

Tout de même, ne s’est-il pas engagé en faveur de l’équipe de football, un sujet devenu politique depuis que l’équipe hongkongaise a tenu par deux fois en échec la sélection nationale chinoise dans la course à la prochaine coupe du monde? «Je ne suis pas un grand fan de foot. J’ai juste réalisé un travail de graphiste pour eux, pour compléter mes revenus, comme je l’ai fait avec le MTR, le métro de Hongkong, ou Coca-Cola», tempère-t-il.
Son œil se rallume en évoquant The Beast, son univers inquiétant tout en couleur et ses plans larges, comme au cinéma. «C’est un projet qui a démarré il y a… dix ans. À l’initiative de l’éditeur, j’ai rencontré Jean Dufaux à Hongkong. Puis il m’a envoyé son script. J’étais emballé et cela aurait pu aller vite mais je me trouvais sous la pression d’idées contradictoires pour définir le style à adopter. Voilà pourquoi cela a pris un peu plus de temps que prévu. Au final, ce fut tout de même un vrai plaisir.»