Danse

Lia Rodrigues et sa fureur brésilienne endiablent Genève

L’artiste de Rio de Janeiro et ses danseurs ont bouleversé lundi et mardi le public du festival Antigel. Récit d’une nuit d’exorcisme

Ils ont dansé avec les spectres, leurs frères, leurs fiancé(e)s, leurs aïeux et ils ne les lâcheront pas. Ils ont décidé d’être leurs porteurs d’âmes, leurs convoyeurs sur les scènes du monde, à la Salle du Lignon, au festival Antigel, lundi et mardi. Ils sont neuf, filles et garçons en proie à la lave d’un bas quartier de Rio de Janeiro, marqués par l’effroi des nuits, quand les chiens jappent devant la charogne. Ils ont appris le pouvoir du geste, dans le creuset où darde la chorégraphe Lia Rodrigues. Leur Furia, inédit en Suisse, vous pénètre, comme l’élixir du diable.

Pourquoi Furia frappe-t-il tant? On pourrait d’abord parler de cette cour des miracles, de cette friction d’étoffes, de ces reliquats d’un festin odieux. Sur la scène, vous discernez cela d’abord, dans un silence de vautour, des nippes qui fricotent avec une bâche, couvertures de fortune pour les rescapés d’une tuerie ordinaire. Un gueux s’arrache à cette matière; à genoux, il s’agrippe à une hampe, un étendard bientôt. Monte alors une antienne d’exorciste, une voix pressée de dresseur de chiens, tandis qu’une calebasse appelle au soulèvement.

Procession de mendiants

Cet appel ne vous quittera plus. Le mendiant au drapeau marche à présent, pas famélique et solennel de mort-vivant. Derrière lui, une bafouée maigre et belle regarde vers vous, poing tendu, bouche exorbitée. Derrière lui encore, un forçat s’est glissé dans une toile pourpre, qui lui fait une jupe d’abondance. L’humiliée qui paraissait hurler est à présent juchée sur les épaules de deux mâles. C’est une fille-reine. Et tous d’avancer ainsi en procession, portés par la scansion des percussions.

Dans les entrailles de la Terre

Cette parade pourrait n’être qu’hypnotique, sortilège d’une metteuse en scène de talent, qui puise dans son pays la matière de ses hallucinations. Mais elle parle d’une misère qui échappe au nanti, elle sonde un cratère où chaque aube est un miracle, où chaque étreinte est un contrepoison, où chaque baiser est une fierté. Car dans les plis de Furia crépite une guerre où fillettes, mères Courage et gringalets sont souvent violés, défigurés, réduits à l’errance. Voyez ce soudard à la peau blanche, au milieu de la scène, il passe une main sur son slip rouge. Il se masturbe, dans l’impatience d’une proie.

Lia Rodrigues et ses danseurs sont les enfants d’Antigone. Ils refusent le néant des morts sans sépulture, ils posent des gestes de prince sur l’innommable, ils font corps avec les démons du temps dans une transe. Ils dansent pour ceux qui n’ont jamais dansé, dans un mélange de terreur et d’ardeur, de virtuosité et de brutalité. Leur bacchanale est un salut aux ombres.


Festival Antigel, Genève, jusqu’au 23 février.

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