Exposition

Les liaisons agitées de l’art et de la politique

Encouragé par Pro Helvetia, le Musée d’ethnographie de Neuchâtel conçoit une fête foraine pour évoquer les liens entre culture et politique. Mise en scène ironique, propre à désamorcer un thème devenu sensible depuis l’affaire Hirschhorn

C’est un hasard, mais le télescopage des dates est parfait. Alors que, ce mercredi, le Conseil national aborde à nouveau la loi sur l’encouragement de la culture – pour maintenir, sans doute, de fortes divergences avec les Etats quant aux compétences de Pro Helvetia –, voici que le Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN) ouvre son «Helvetia Park». Une exposition sur les liens entre culture et politique. Imaginée en 2007, encore sous le coup de l’affaire Hirschhorn, à fin 2004, qui avait vu Pro Helvetia être punie par les Chambres en raison d’une installation jugée choquante de Thomas Hirschhorn à Paris.

«Helvetia Park» s’inscrit dans un vaste programme de Pro Helvetia, qui y a injecté 1,5 million de francs au total, «Ménage – culture et politique à table». Celui-ci comprend le soutien à cette exposition, destinée à tourner dans plusieurs villes suisses, ainsi que des débats, des conférences et une ­offre sur Internet, notamment au travers d’interviews d’artistes.

L’idée d’aborder ce «grand thème» remonte au psychodrame de l’hiver 2004, reconnaît le directeur de la fondation, Pius Knüsel. Pour l’évoquer, l’équipe du MEN a choisi la métaphore de la fête foraine: «Parce qu’elle nous fournit une double assise», note le conservateur Marc-Olivier Gonseth: «La fête foraine est itinérante par essence, ce qui correspond bien à ce projet, et elle est étroitement associée à la culture populaire.»

On serait tenté d’ajouter: le cadre permet aussi de déminer un sujet sensible. De le mettre en scène avec ironie. D’en finir, par un humour parfois grinçant, avec le trauma d’une coupe budgétaire pour cause d’irrévérence.

Le visiteur d’«Helvetia Park» ­reçoit des pièces de la monnaie locale, le Heidi, avec lesquelles il actionne les 11 attractions constituant ce cirque de la création et de la cité.

Par exemple, il peut jouer avec des autos tamponneuses illustrant quelques pratiques, le design (la voiture va vite), le folklore (elle roule lentement sur le bord de la piste), l’art contemporain (on ne la contrôle pas). Plus loin, un carrousel tournoie au rythme de quelques grandes manifestations populaires, dont Paléo.

A côté, un punching-ball permet de mesurer la force de sa propre politique culturelle: plus le ministre éphémère frappe fort, plus il marque le champ culturel. A l’essai, Pius Knüsel a obtenu un score un peu au-dessus de la moyenne; le commentaire décrivait cette performance comme celle d’un stratège habile, «sachant utiliser la culture pour sa propre carrière»…

Au fil de la balade, les curieux peuvent obtenir des devises Heidi dans des machines à sous de la culture, qui rendent davantage d’argent qu’on n’en donne. Puis les flâneurs entrent dans un train fantôme – qu’ils parcourent à pied, les budgets ne permettaient pas davantage. Celui-ci aborde le thème de manière plus frontale, en rappelant quelques grandes crises entre artistes et politiques, de Hodler et sa scandaleuse Retraite de Marignan à Thomas Hirsch­horn, bien sûr, en passant par Expo.02 ou les squats genevois.

Fraîche et railleuse, une séquence est réservée à l’expertise de projets culturels: c’est la roulotte de la voyante, Madame Helvetia, qui, contre une piécette, débite d’ineptes slogans de management, en anglais, dans le graphisme déluré du concepteur de l’affiche, Henning Wagenbreth.

Les concepteurs ont ainsi choisi le sourire autant que la question, l’évocation plutôt que la provocation. Par son design général, son mélange de pragmatisme de l’expression et de fantaisie visuelle, le parc Helvetia ressemble au pays qu’il évoque. Il n’épuise pas pour autant le sujet de ce «vieux couple» que forment culture et politique, selon le conseiller d’Etat neuchâtelois à l’Education, la culture et les sports, Philippe Gnaegi. Pius Knüsel fait la moue devant l’image des anciens mariés, «car contrairement à un couple, on n’a pas, là, l’option du divorce». Etat bailleur de fonds et artistes remuants sont condamnés à se supporter. Dans un petit texte programmatique, le directeur de la fondation rêve d’un milieu créatif remplissant son rôle de «cinquième pouvoir du pays, non structuré, fertile en beauté, fertile en inquiétude, toujours différent de ce qu’attend la Suisse officielle ou inofficielle. Véritablement autonome!»

Comme de juste, ce mercredi dans l’arène du National, c’est le degré d’autonomie de Pro Helvetia qui occupera les députés. Au fond, gestionnaires de la culture et politiques ne sont pas si éloignés. Et puis, dit une citation de l’écrivaine Isabelle Flükiger placée en frontispice du programme «Ménage»: «La culture et la politique se nourrissent l’une de l’autre. La première a toujours faim, la seconde peine à avaler.»

Helvetia Park. Jusqu’au 16 mai 2010. Musée d’ethnographie de Neuchâtel, rue Saint-Nicolas 4. Rens. 032/718 19 60, www.men.ch. Voir aussi http://menage.prohelvetia.ch/

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