La 29e édition des Journées littéraires de Soleure a connu une affluence record. La présentation de la nouvelle revue trilingue Viceversa a été un vrai succès tout comme les lectures des auteurs romands. Quant aux trois auteurs libanais invités, ils ont fait salle comble samedi, tant en version française, l'après-midi, qu'en allemand le soir, toujours en traduction de l'arabe.

Imane Humaydane Younes, Hassan Daoud et Mohammad Abi Samra sont nés tous les trois au début des années 1950. La guerre civile, qui a duré de 1975 à 1990, a mangé leur jeunesse. Leurs enfants sont nés sous les bombes ou en exil. Aujourd'hui, ce sont de jeunes adultes sans mémoire «qui ne veulent pas que le Liban ait un passé», comme dit Hassan Daoud, qui ajoute: «Le droit à l'espoir s'est transféré de nous à d'autres.» A ces adultes «enfermés dans le passé» par la nouvelle génération, il reste les pouvoirs de la fiction.

Hassan Daoud a écrit plusieurs romans, deux d'entre eux ont été traduits en français: L'Immeuble de Mathilde et Des Jours en trop (Sindbad/Actes Sud). Le premier a été publié à Beyrouth en 1983, en pleine guerre: c'est l'histoire d'un microcosme qui, à l'image du Liban, abrite des gens de religions et de langues différentes, venus de partout. Peu à peu, la maison se vide, n'y reste plus qu'une femme, jusqu'à l'explosion finale.

A Soleure, un spectateur a reproché aux trois auteurs de se cantonner dans la nostalgie. «Où est votre colère?» Dans une guerre civile, répond Hassan Daoud, qui est aussi journaliste, les médias ne parlent que de politique. Le rôle de la fiction est de restituer aux gens leur existence réelle, leur vie de tous les jours. Quant à Imane Humaydane Younes, sociologue et journaliste, l'écriture lui a permis de «rassembler ses fragments épars», dispersés pendant ces quinze ans de déménagements, d'errances, de peur comme compagne familière. Ces bribes de vie ont fini par former un roman, Ville à vif, paru au Liban en 1997 (Verticales, 2004). Les voix de quatre femmes, prises entre le désir de partir et l'envie de rester, se mêlent pour dessiner un paysage humain où les relations entre hommes et femmes, parents et enfants, sont «trouées», en ruine comme le paysage de la ville (un autre roman, Les Mûriers sauvages paraîtra à l'automne). Pour elle, la colère est un instrument à manier avec précaution, car, dans ce contexte, depuis trente ans, «elle tue les gens» chaque fois qu'elle se réveille, comme elle l'a fait l'été dernier.

«Que pensez-vous de l'affaire des caricatures de Mahomet? Et de Ben Laden?» C'est ce que les élèves du Gymnase de Bienne voulaient savoir des trois auteurs devant eux. Depuis le 11 septembre 2001, les intellectuels des pays arabes sont sans cesse confrontés à ces stéréotypes, sommés de se définir. Et le bref et violent retour de la guerre avec Israël en été 2006 n'a fait qu'empirer cette situation. «Quoi que nous fassions, quoi que nous disions ou écrivions, nous sommes assignés à un clan, une religion, une classe, pris en otage. Il nous manque un troisième espace, entre le Hezbollah et le gouvernement, un espace de liberté et de pensée», se révolte Imane Humaydane Younes. Aux lycéens, Mohammad Abi Samra répondrait volontiers qu'il s'en moque bien de ce prophète belliqueux, qu'ils ont de la chance de vivre dans un environnement où il est possible de caricaturer Jésus ou Allah sans risquer sa vie.

Pour cette rencontre, les Journées littéraires ont publié une passionnante brochure qui réunit des textes des trois auteurs, traduits en français et en allemand (http://www.literatur.ch). Mohammad Abi Samra y montre avec beaucoup de subtilité comment «une conscience malheureuse de soi, de l'existence et du monde» a engendré l'humiliation, une frustration qui s'est d'abord retournée contre soi, l'exact contraire de la violence révolutionnaire à laquelle appelait Frantz Fanon aux temps de la décolonisation. Puis qui s'est investie dans «l'Etat du Hezbollah», dans une allégeance aveugle à la figure du père, à une culture «totalitaire, nationaliste et grégaire». Les héros de son roman L'Homme antérieur (à paraître à la rentrée chez Sindbad) sont marqués par une infamie physique et symbolique, une humiliation sociale dont ils peinent à émerger en temps qu'individus. La situation de guerre latente les en empêche. «Elle efface des siècles de riche culture de l'islam pour nous faire régresser aux temps de la guerre sainte des origines», déplore Hassan Daoud. Quand il n'y a plus qu'un seul et même récit, celui d'individus identifiés à une image paternelle, c'est peut-être au roman de préserver la richesse et la complexité du monde.

Les trois auteurs seront ce soir à Genève, Uni-Mail, salle NR 280, à 19 h.