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De la liberté à l’esclavage (et retour)

«12 Years a Slave» rappelle ce que fut vraiment l’esclavage. Promis aux Oscars, Steve McQueen aurait-il pourtant trop lissé son style?

De la liberté à l’esclavage (et retour)

Drame historique «12 Years a Slave» rappelle ce que fut vraiment l’esclavage

Promis aux Oscars, Steve McQueen a-t-il trop lissé son style?

Un an après le match « Lincoln contre Django Unchained», voici un film pour mettre tout le monde d’accord: le premier consacré à la question de l’esclavage réalisé par un Noir. Faut-il s’étonner qu’il ne contienne ni grand discours entre Blancs ni grand-guignol puisé dans de vieilles séries Z? Remettant l’église au milieu du village, 12 Years a Slave Douze ans d’esclavage», mais les traducteurs de titres semblent en panne de français) raconte enfin l’esclavage vécu «de l’intérieur», d’après un témoignage de première main. Incontestablement, un film important. Et pourtant, quelque chose nous susurre que tant les partisans de Tarantino que ceux de Spielberg ne lâcheront pas si facilement leur morceau.

Troisième long-métrage de Steve McQueen, ci-devant plasticien vidéo afro-britannique passé au cinéma avec les audacieux Hunger et Shame, ce filmest tiré du livre éponyme d’un certain Solomon Northup, paru en 1853 (un an après le fameux La Case de l’oncle Tom de Harriet Beecher-Stowe). Longtemps oublié, cet ouvrage historique a refait surface en 1968 pour gagner le statut d’un incontournable du genre. Pour McQueen, bouleversé par sa lecture, «un livre aussi essentiel à l’histoire américaine que le Journal d’Anne Frank l’est à l’histoire européenne».

D’où son approche très respectueuse, avec l’aide du scénariste américain John Ridley, qui donne l’impression d’un film plus classique et finalement moins aventureux que ses précédents? Cette relative déception mise à part, il s’agit là d’un film fort, qui condamne sans doute mieux que tout autre cette entreprise de déshumanisation systématique que fut l’esclavage.

Métis né en 1808 d’un père affranchi et d’une mère blanche, Solomon Northup vivait en homme libre avec sa famille à Saratoga Springs, dans l’Etat de New York, quand il fut enlevé en 1841 par des marchands d’esclaves. Pour McQueen, qui ouvre son film sur une plantation de cannes à sucre avant de reprendre le récit au début, en flash-back, l’évocation de cet enlèvement (via une invitation à venir jouer du violon à New York et Washington) est l’occasion de passer au mode «reconstitution historique». Le soin est évident, des décors aux costumes et au langage, mais on attend autre chose.

Cet autre chose arrive avec la captivité et les sévices physiques endurés par Northup. Où l’on reconnaît l’intérêt – sinon le goût – du cinéaste pour l’individu souffrant. Brisé, désespéré, Northup (Chiwetel Ejiofor, l’autre citoyen britannique) est vendu à La Nouvelle-Orléans sous le nom de Platt comme un esclave évadé. Son premier maître, William Ford (Benedict Cumberbatch), n’est pas un mauvais bougre, juste un homme qui ne se rend pas compte de l’hypocrisie du système. Mais un contremaître plus clairement raciste ne va pas tarder à pourrir la vie de Northup, bientôt revendu à Edwin Epps (Michael Fassbender). En fait, ses ennuis ne font que commencer, aux mains de ce maître aussi lunatique que violent…

Il y a ceux qui ne verront là qu’une suite de scènes plus éprouvantes les unes que les autres. Mais en vérité, le film brille autant par sa retenue, son désir d’éviter la caricature, que par la frontalité des séquences les plus dures. Lorsque Northup est abandonné à moitié lynché sans que personne n’ose lui venir en aide, c’est la distance de la caméra qui frappe. Lorsqu’une esclave est fouettée jusqu’au sang, la continuité du plan en mouvement fait beaucoup. Sans complaisance, le cinéaste les intègre dans un récit qui démonte systématiquement une institution inique.

Fondement du fonctionnement de cette société sudiste, l’esclavage est révélé comme minant en réalité celle-ci de l’intérieur. Même intégré également par Blancs et Noirs, cet ordre social ne génère que terreur, hypocrisie et malheur, Epps en étant la preuve ultime. Dans sa troisième collaboration avec McQueen, Fassbender en fait une âme torturée, d’une noirceur insondable. Mais même lui échappe au cliché du maître purement sadique retenu par le cinéma d’exploitation, reprise par Tarantino pour son personnage de Calvin Candie (Leonardo DiCaprio).

Comment rester en vie, comment conserver sa dignité, deviennent ici des questions intimement partagées. C’est finalement grâce à son éducation, jalousement cachée, que Northup retrouvera la liberté (pas de surprise, le titre l’annonce). Et ce grâce à un abolitionniste blanc plutôt que par quelque évasion héroïque ou révolte fantasmée. Pourtant, on aura rarement vu happy end aussi peu heureux…

Le film, qui fait la course en tête pour les prochains Oscars, est-il pour autant le chef-d’œuvre vanté par la critique américaine ou juste un film «politiquement inattaquable»? S’agit-il vraiment d’une œuvre de grand artiste ou plutôt d’un film «pour la cause», au même titre que The Butler de Lee Daniels? Dans les deux cas, la réponse est plus difficile que prévu.

En réalité, Steve McQueen n’est pas tout à fait le premier cinéaste noir à aborder la question: pour la TV, l’excellent Nightjohn de Charles Burnett (1996) et même une adaptation oubliée de12 Years a Slave par Gordon Parks (Solomon Northup’s Odyssey, 1984) l’ont devancé. Mais après les pionniers Slaves (Herbert J. Biberman, 1969) et Mandingo (Richard Fleischer, 1975), l’esclavage a été si peu traité au cinéma qu’il restait à faire – les échecs immérités de Jefferson in Paris, Amistad, Beloved et Manderlay n’ayant rien arrangé. 12 Years a Slave s’impose au moins comme un nouveau classique du genre – en attendant celui qui proposera encore mieux.

VVV 12 Years a Slave, de Steve McQueen (Etats-Unis/Royaume-Uni, 2013), avec Chiwetel Ejiofor, Michael Fassbender, Paul Dano, Benedict Cumberbatch, Brad Pitt, Sarah Paulson, Paul Giamatti. 2h14.

Comment rester en vie, comment conserver sa dignité deviennent ici des questions intimement partagées

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