Futur antérieur

La liberté de migrer, nouveau droit humain

Le pacte mondial sur les migrations adopté le 10 décembre à Marrakech a soulevé des controverses qui rappellent la virulence du philosophe anglais du XVIIIe siècle Edmund Burke, farouche opposant à la Révolution française

La coïncidence n’a évidemment rien d’un hasard: le 10 décembre, alors que la Déclaration universelle des droits de l’homme fêtait son 70e anniversaire, l’ONU réunie à Marrakech adoptait officiellement le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières, annoncé depuis quelques semaines par une rumeur toujours plus forte. C’est dire le poids symbolique donné à l’événement, au point de le faire apparaître comme une sorte de nouvel acte fondateur des Nations unies devant les défis du deuxième millénaire, à l’image de ce que la déclaration de 1948 avait représenté pour l’après-guerre.

Fortes méfiances

Pas plus qu’hier, nul ne songerait aujourd’hui à contester le bien-fondé des droits de l’homme, seul horizon valable des politiques collectives. Pourquoi alors le pacte sur les migrations, qui se présente comme le prolongement direct de leur philosophie, suscite-t-il d’aussi fortes méfiances? C’est vrai, le thème est sensible, mais tout le monde reconnaît aussi qu’il y a urgence à l’aborder de front, dans un cadre d’action qui ne peut être que global. Et si ce malaise et ces résistances ne faisaient que ramener en surface ce qu’a de problématique une gouvernance placée unilatéralement sous le signe des droits de l’homme, fissurant ainsi leur aura consensuelle?

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En réalité, le «droit-de-l’hommisme» ne manque pas de contradicteurs isolés, qu’ils dénoncent une promotion dangereuse de l’individu ou un masquage idéologique des conflits sociaux. Ces critiques ne datent pas d’hier, puisqu’elles sont nées avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, vénérable ancêtre de la déclaration onusienne. Leur porte-parole le plus efficace fut le britannique Edmund Burke, philosophe et homme politique, membre du Parti whig. Il publie en 1790 des Réflexions sur la révolution de France qui forment un réquisitoire aussi impitoyable qu’argumenté contre les bouleversements en cours du côté sud de la Manche. Son livre connut un immense succès dans toute l’Europe et il marqua profondément le développement du conservatisme libéral des XIXe et XXe siècles.

Principes trop abstraits

Burke prend la Déclaration des droits de l’homme dans sa ligne de mire, fort de l’expertise anglaise en la matière (la Bill of Rights est de 1689). Il y voit une suite de principes abstraits, dangereusement coupés de la réalité du pays et des nécessités pratiques qui s’imposent aux gouvernants. Pire, en prétendant défendre les droits «naturels», elle valorise sans discrimination toutes les volontés individuelles et représente ainsi une menace pour les équilibres ancestraux sur lesquels reposent les sociétés humaines. Car les droits, selon Burke, n’existent pas dans l’absolu, posés une fois pour toutes, mais ils sont relatifs à l’organisation des sociétés, qui peuvent donc les faire varier en fonction de leurs impératifs. Les placer au-dessus d’elles, c’est vouloir reconstruire l’édifice à l’envers, au risque de tout faire s’écrouler.

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Du coup, on comprend mieux peut-être le tremblement de terre discret provoqué par le pacte migratoire de 2018, malgré ses nombreuses limites: pour la première fois, un texte international semble mettre en concurrence, en reconnaissant la légitimité «naturelle» des migrations, le droit des individus qui composent l’humanité avec celui des sociétés qui la structurent. Difficile de prédire qui en sortira gagnant.


Extrait

«Le gouvernement des hommes n’est pas établi en vertu de droits naturels qui peuvent exister et existent en effet indépendamment de lui; et qui, dans cet état d’abstraction, présentent beaucoup plus de clarté et approchent bien plus près de la perfection; mais c’est justement cette perfection abstraite qui fait leur défaut pratique. Avoir droit à toute chose, c’est manquer de toute chose.»

(E. Burke, Réflexions sur la révolution de France)

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