roman

«Liberté dans la montagne», un premier roman réussi où Marc Graciano use de mots oubliés

Dès la première page, c’est un émerveillement, une gravure sur bois. A peine quelques traits et toute l’histoire est là: le vieux et la petite fille sur le chemin qui longe la rivière. Dans quel pays? A quelle époque? Sans doute en France, dans des temps très anciens

Genre: Roman
Qui ? Marc Graciano
Titre: Liberté dans la montagne
Chez qui ? José Corti, 312 p.

A la première page, c’est un émerveillement, une gravure sur bois. A peine quelques traits et toute l’histoire est là: le vieux et la petite sur le chemin qui longe la rivière. Ils vont au rythme de l’enfant qui s’étonne à chaque pas, et le vieux lui dit le nom des choses. Puis vient la surprise devant la langue adoptée par Marc Graciano pour ce premier roman. Des vocables oubliés, des mots inconnus qu’on devine précis et qui ne sont pas là pour décorer. Des phrases brèves mais qui s’enchaînent les unes aux autres par des «Et», des «Comme», des «Aussi», formant des litanies qui donnent au récit un rythme étrange, prenant. Un goût de la répétition, comme la marche, un pas devant l’autre. Un vieux, donc, et une petite fille. On ne sait d’où ils viennent. On apprendra plus tard qu’ils se dirigent vers le nord, là où la rivière prend sa source, dans les montagnes, mais jamais on ne saura pourquoi. Pour le moment, ils cheminent et, le soir venu, installent leur campement pour la nuit. La petite a le droit d’inspecter le contenu de la lourde besace du vieux, et c’est toute une stratégie de survie qui s’étale sur la couverture, devant le feu qui pétille, un concentré d’expérience et de savoir-faire.

Dans quel pays, à quelle époque ces deux-là poursuivent-ils leur cheminement? En France, probablement (quelqu’un y parle une langue d’oïl), à une époque très reculée, au Moyen Age ou peut-être encore avant. Liberté dans la montagne n’est pas un roman historique. Les très nombreux mots anciens qui désignent les outils, les bêtes, les plantes, les gestes, ancrent le récit dans une vie très concrète, pratique. Ainsi on saura par le détail comment se concoctent les repas, et c’est passionnant. Mais il n’y a aucune indication qui permette de dater ces quelques jours de marche, de les situer dans un contexte, et l’auteur ne se soucie pas des anachronismes.

Cercle de tendresse

Au bout de quelques pages, quand on s’est habitué à la scansion, à la musique des mots inconnus, on est pris dans la progression de ces deux, à travers les dangers et les moments de répit, le pur bonheur de certains matins et la terreur qui menace au coin du bois. On est pris dans le cercle de tendresse que le regard du vieux trace autour de l’enfant, et dans le plaisir, l’intérêt et parfois la peur qu’elle manifeste par bonds et gesticulations, petit animal en éveil.

D’elle, on saura qu’elle est une orpheline confiée au vieux par sa grand-mère mourante. Lui a été soldat. Son corps entièrement tatoué est encore vigoureux. Il sait se battre et aussi tuer, s’il le faut, sans plaisir ni hésitation. Parfois, leur chemin croise un village, un individu en marge. Ils passent quelques jours à la ville lors d’une grande foire. Là, ils voient pendre trois individus, assistent à des joutes de chevaliers. Les putains copulent dans les rues, les ivrognes pissent, on se bat. C’est un monde violent, qui résonne de cris et de fracas. La puanteur, la pourriture voisinent avec la pure beauté. La petite fille observe le spectacle du monde avec intérêt, protégée par le rempart que lui fait le vieux, cet homme-mère qui la tient à l’abri de sa cape, éloignée du danger, comme sur les images de saints.

Montreurs d’ours

Ils connaissent quelques haltes, rencontrent d’étranges personnages, un géant nourricier, un abbé qui ne croit pas en Dieu, des montreurs d’ours. Mais toujours ils repartent, comme appelés par un devoir ou par la route. Dans un village de proscrits, ils semblent trouver un asile plus stable auprès d’un veneur, un fou, un philosophe, un peu chaman aussi, qui procure au vieux un voyage initiatique. Mais leur seule présence rompt le fragile équilibre, et à partir de ce moment, tout se détraque et va vers sa fin, dans un déclenchement de violences inéluctables. Agressions, meurtres, maladie, folie: le livre s’achève sur une description minutieuse et finalement apaisée du destin des corps et des choses qui se défont et se recomposent dans la mort.

Liberté dans la montagne est un texte tout à fait singulier, d’une force étrange. Par moments, les tableaux de la ville en liesse, les histoires enchâssées étouffent par pléthore de détails. Ces tableaux de genre à la Bruegel qui montrent la brutalité du contraste entre riches et pauvres, la misère, l’arbitraire de la justice, sont un peu trop documentaires. Les pages qui disent la vie de la forêt et du marais sont les plus réussies. Sans psychologie ni sentimentalité, elles font vivre les gestes du quotidien, les rites de la chasse, de la pêche, de la cueillette, les soins et les besoins du corps, le mystère des nuits, le monde parallèle des animaux.

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