Brigitte Fontaine est-elle la même avec des cheveux? Oui, cigarette et champagne, toujours prête à habiter les contraires, à réconcilier l'inconciliable, le loup et l'agneau, la vierge et la putain, l'eau et le feu, à partir sur les voies du désespoir et de l'absurde, ou à piquer des gueulantes contre qui la ramènerait à ce qu'elle n'a jamais été depuis le manifeste Brigitte Fontaine est folle, en 1968. On se souvient du fantasque autoportrait, Conne, lors de son véritable retour crâne rasé, orchestré par Daho (Genre humain, 1995), de sa folie crachée sous forme cathartique sur le précédent disque, Rue Saint-Louis-en-l'Ile, trop inaperçu pour qu'on remarque qu'elle était déjà en couettes.

«Etre bien». Cette fois, c'est les babas qu'elle dégomme, ces «hardes préhistoriques/Un menhir au lieu du cœur». «J'ai bien porté des sabots dans les années 70, mais des robes à fleurs, jamais, jamais, tonne-t-elle. Je me suis vengée, car ils m'ont tellement fait chier à me traîner dans des assemblées puantes où tout le monde se devait d'être artiste.» Une autre coupe dans un restaurant de son île Saint-Louis. Pour la première fois, elle dit qu'elle pourrait la quitter, si elle trouvait ailleurs mieux que son «taudis». En attendant, elle a changé de maison de disques.

Ce genre de déménagement peut être salutaire. Il a amené Brigitte Fontaine à oublier un peu son personnage, à convaincre sans séduire à tout prix en l'agitant comme un guignol. Sans davantage forcer une jeunesse transparaissant déjà bien assez dans ses fringues, elle s'en est retournée vers une forme de classicisme, piano, clavecin et cordes, parfois relevée d'une rythmique à batterie, basse et guitares électriques (M), qui n'a jamais autant épousé sa versification. «Souffrir pour écrire, l'idée est fausse, poursuit-elle. Il faut au contraire être bien.» Elle a écrit «La Nacre et le Porphyre» pendant qu'on jouait près d'elle à la belote chez son ami Ken Higelin, second fils de Jacques Higelin avec qui elle débuta.

Cousine de Gainsbourg

Ses premiers jets sont sans ratures. Elle retouche un mot le lendemain, à la relecture. Puis son compagnon Areski Belkacem y pose une mélodie. Par deux fois, Brigitte Fontaine lui a été infidèle sur Libido, avec M («Mister Mystère» beau duo disco gymnopédique) et avec Jean-Claude Vannier («Barbe à papa», «Mendelssohn»). Le premier l'a amenée à un succès tardif avec Kékéland, disque d'or 2001; le second composait déjà sur Brigitte Fontaine est folle.

Egalement connu pour son travail avec Gainsbourg, Jean-Claude Vannier a récemment convié Brigitte sur La Valse de Melody Nelson, reprise scénique d'Histoire de Melody Nelson, à Londres. «J'écoutais Melody Nelson/Du très regretté Mendelssohn», chante-t-elle dans Libido. Ça lui est venu comme ça, comme une pudeur, de dire qu'elle aimait l'un pour évoquer l'autre.

Avec Gainsbourg, Brigitte Fontaine partage le goût de la formule et des sonorités. C'est probablement pour cette raison qu'elle a préféré Libido à sa première idée de titre, Le Château intérieur, majestueuse chanson d'ouverture où «cristaux» et «marbres chauds» laissent à oublier que la chanson fut inspirée par un livre de Thérèse d'Avila. «Jeune fille, seule la liberté extérieure m'importait. Maintenant, c'est la liberté intérieure. Mais je n'ai pas atteint celle de pouvoir accueillir en moi le loup et l'agneau. Seules les saintes y parviennent.» C'est sa «mystique maison», entre projets de texte pour Christophe, sur une musique de chambre ou un groove funk-rock. Une dernière coupe, pour vérifier que Brigitte Fontaine n'est pas folle. Elle est libre. Et elle en abuse.

«Libido» (Polydor/Universal).