A Genève, en presque deux ans, la culture est passée d’une paralysie brutale à une agilité sans cesse renouvelée pour subsister au covid. Le Temps revient sur cette période, marquée par la résilience de tout un secteur, à travers une série d'articles.

Et si la crise sanitaire avait renforcé la librairie? Mieux, si elle l’avait dotée d’une nouvelle immunité? Le livre se porte bien, note Caroline Coutau, directrice des Editions Zoé. Et ses relais traditionnels ont repris du poil de la bête. Au Boulevard, l’une des enseignes les plus dynamiques de la ville, Damien Malfait parle de déferlante après la première période de fermeture au printemps 2020. A 500 pas de là, Claire Renaud, patronne solaire d’Atmosphère, évoque «un automne 2020 et un printemps 2021 extraordinaires».

«La librairie s’est refait une beauté et une légitimité, explique l’hôtesse de cet écrin. Beaucoup de gens ont été sensibles au fait que nous avons répondu aux commandes pendant les semaines de glaciation, assuré les livraisons, continué notre travail de conseil, cet aiguillage qu’on attend de nous. Les médias ont eu une influence considérable aussi en mettant en lumière notre engagement.»

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Des affamés après la disette

«La librairie est devenue un lieu refuge, appuie Damien Malfait. Nos clients ne se sont pas rabattus sur les achats en ligne. Ils ont passé commande chez nous, nous nous sommes même retrouvés débordés par cette demande. Une nouvelle clientèle s’est aussi manifestée via des bons solidaires financés par l’Etat: ils payaient 80 francs un bon d’achat d’une valeur de 100 francs. Et quand nous avons pu rouvrir, ils sont revenus en nombre, comme des affamés après la disette.»

Tanigami, le repaire genevois du manga, vit aussi des jours fastes. «Nous avons doublé notre chiffre d’affaires entre 2019 et 2021, s’enthousiasme Sylvain Vautravers, qui a ouvert Tanigami en 1995 à Genève, avant d’inaugurer en 1999 un second magasin à Lausanne. Et pourtant, nous n’avons pas de site internet, ce qui fait que nous n’avons quasiment rien livré pendant les semaines de fermeture. L’embellie a été telle que j’ai pu engager du personnel supplémentaire: aujourd’hui, 14 personnes travaillent pour les deux magasins, dont six à Genève. Pour saluer l’investissement de l’équipe, j’ai instauré la semaine de quatre jours rétribuée à 100%.»

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«Ce qui a été perdu pendant la fermeture ne se rattrape pas.»

La librairie sur un nuage? Oui, mais pas toutes. Certaines ont les pieds dans la gadoue. Au Parnasse, où l’amateur sait pouvoir trouver des livres d’occasion rares, Marco Dogliotti tire le diable par la queue. «Au début de la crise, nous avons bénéficié d’un courant de sympathie, mais il est vite retombé. Aujourd’hui, ce qui nous fait tenir, c’est l’amour du métier.»

Patron historique de L’Oreille Cassée, haut lieu de la bande dessinée qui partage des locaux avec Tanigami, Philibert Gilliéron est à peine plus optimiste. «Ce qui a été perdu pendant la fermeture ne se rattrape pas. Notre clientèle vieillit et les éditeurs ne se renouvellent pas. Comment n’ont-ils pas compris que c’est en été, quand les lecteurs ont du temps, qu’il faut sortir de nouveaux titres?»

A la tête du Rameau d’Or, où se sont longtemps croisés universitaires de haut vol, étudiants et banquiers du quartier, Frédéric Saenger cultive la positive attitude. «J’ai repris le magasin en novembre 2019. Il avait retrouvé son rayonnement grâce à mes prédécesseurs, mais les dettes étaient importantes. J’ai lancé une série d’actions pour redresser la boutique: j’ai mis sur pied des rencontres très suivies avec des écrivains, comme l’équipe d’avant, sauf qu’elles ont lieu non pas dans nos sous-sols, mais dans la librairie; j’ai réaménagé celle-ci pour qu’elle devienne un espace de lecture avec canapé; surtout, j’ai créé une association des amis du Rameau d’Or, source de soutien et d’initiatives.»

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Une cliente de rêve

Frédéric Saenger l’affirme: chaque mois le Rameau d’or regagne en vigueur. «Sans la crise, sans le télétravail qui nous prive d’une partie de notre clientèle, nous aurions apuré nos dettes.» Et 2022 alors? Le retour à l’ordinaire est probable, estime Claire Renaud. «Le grand gain de cette crise, c’est que les gens ont compris qu’ils pouvaient compter sur nous, remarque Damien Malfait. En Suisse, la crise a eu paradoxalement des effets positifs sur le commerce de détail et sur la librairie indépendante en particulier.»

«La cote des libraires n’a jamais été aussi haute et dans le cœur de la population la librairie s’est imposée comme un commerce essentiel», se réjouit Christophe Jacquier, gérant de Payot Rive Gauche, qui se félicite lui aussi d’excellents résultats en 2021.

Clin d’œil des dieux? L’autre après-midi, Frédéric Saenger voit apparaître sous le lustre du Rameau d’Or Fanny Ardant, la plus romanesque des comédiennes. Elle a humé, rêvé, feuilleté et est ressortie avec un butin livresque. Mieux qu’un parfum glamour, un talisman pour l’avenir.