Au téléphone, la voix est un souffle doux, posé, entrecoupé de temps à autre par les balbutiements d’un enfant réclamant qu’on lui prenne la main ou qu’on retourne sa tartine. Confinement oblige, la rencontre avec Licia Chery, chanteuse genevoise de 35 ans, se réalise à distance. Le son avant l’image. L’ordre du jour caractérise bien la jeune femme d’origine haïtienne qui vient de publier un livre jeunesse consacré au racisme ordinaire. Ode à la diversité, Tichéri a les cheveux crépus (Ed. Amalthée, 2020) vise à sensibiliser la jeune génération aux micro-agressions du quotidien, celles qui choquent, désarçonnent, puis révoltent.

Licia Chery, Leticia Andris de son vrai nom, naît au milieu des années 1980. La Genève d’alors n’est pas aussi multiculturelle que celle d’aujourd’hui. Elle est la seule Noire de sa classe, de son école même, à l’exception de sa sœur. Opposant au président de l’époque, Jean-Claude Duvalier, son père arrive à Genève à la fin des années 1970 comme réfugié politique. Il y rencontre sa mère, elle aussi Haïtienne, qui travaille comme infirmière.

Pour autant, Licia Chery ne s’endort pas au son des glorieux récits de libération de l’île. «Nos parents ont toujours tenté de nous tenir à l’écart de la politique, sans doute pour nous préserver, raconte la jeune femme. Ayant grandi sous la dictature, ma mère était très secrète. Lorsqu’elle partait au travail, elle nous rappelait de dire qu’elle était sortie si quelqu’un téléphonait.»

Construire son identité

Son histoire, comme sa couleur de peau, Licia Chery mettra du temps à la comprendre, à l’embrasser pleinement. La langue d’abord. A la maison, la fillette parle créole, puis français à l’école. «Au départ, je ne savais pas que c’était deux langues différentes, je pensais qu’il y avait simplement deux manières de dire les choses», confie Licia Chery.

La couleur de peau ensuite. «C’est en classe qu’on m’a fait comprendre que j’étais noire, d’une manière à la fois innocente et violente», se souvient-elle. Lorsque ses camarades lui demandent quand est-ce qu’elle va devenir blanche, la fillette souhaite secrètement que ce jour arrive. Les cheveux enfin. «Certains s’en moquaient, cherchaient à les toucher comme pour vérifier leur existence», confie la jeune femme, qui a longtemps rêvé d’une chevelure qui vole au vent quand elle court, qu’elle devrait retenir pour boire au robinet.

Bouche bée

Les micro-agressions, conscientes ou inconscientes, arrivent à l’improviste, surtout quand elle ne s’y attend pas. «Sur le coup, on reste bouche bée, on n’a pas le répondant nécessaire, note Licia Chery. Au fil des années, on arrive à un trop-plein, on ne laisse plus rien passer.» Le projet du livre germe durant sa grossesse en 2018.

«Si une personne ne réalise pas que ce qu’elle dit est raciste, il faut le lui faire remarquer pour éviter que cela ne se reproduise, juge-t-elle. J’écris ce livre pour sensibiliser parents et enfants à l’ouverture d’esprit, à la tolérance. Chacun peut un jour, sans s’en rendre compte, lâcher une remarque déplacée ou blessante, il s’agit d’être capable de se remettre en question.» Elle le précise, si l’ouvrage raconte les aventures d’une petite fille noire, Tichéri, il est destiné à tous. «Sinon, j’aurai raté mon but», sourit Licia Chery.

En écrivant, Licia Chery a inévitablement pensé à son fils métis de bientôt 2 ans qui, à la maison, parle français, allemand et créole. «Plus tard, il se pensera à la fois Noir et Blanc, et risque bien de n’être véritablement accepté nulle part, souligne-t-elle. Je veux qu’il soit capable de se défendre et d’affirmer son identité.» Coronavirus oblige, la tournée promotionnelle du livre a été interrompue. Licia Chery en profite pour plancher sur un deuxième tome, consacré à l’appropriation culturelle. «L’illustratrice, Queen Mama, est d’accord de me suivre dans une série, un peu à la manière des Max et Lili

Avant l’écriture, la passion de Licia Chery a longtemps été la musique. En 2009, la jeune femme est la première artiste suisse à récolter 100 000 euros sur le site My Major Company. Elle finance ainsi son premier album, Blue Your Mind, un mélange subtil de rétro, pop et soul. D’autres suivront, sur une ligne tantôt épurée, tantôt plus sophistiquée, en français, anglais et créole. En 2014, elle partage la grande scène du Paléo Festival avec Youssou N’Dour. «Un incroyable moment de partage et d’énergie, se souvient-elle. Sur scène, il suffit de quelques minutes pour savoir si la communion, cette forme d’acceptation mutuelle aura lieu ou non.»

Sans pression

Aujourd’hui, la musique n’est plus son gagne-pain, mais reste omniprésente. «Je retrouve le plaisir de créer sans pression, il m’arrive de fredonner un morceau au réveil et de filer ensuite au studio d’un ami pour poser ma voix», sourit-elle. Ne regrette-t-elle pas tout de même une carrière internationale? «La Suisse a encore de la peine à valoriser ses talents locaux, estime-t-elle. Percer à l’étranger relève de l’exploit. J’ai parfois eu des regrets, ce n’est plus le cas aujourd’hui.»

Elle affirme au contraire ne rien vouloir changer à sa vie actuelle. «Je ressens un profond sentiment de plénitude sur le plan familial, professionnel et artistique», confie la jeune femme qui travaille dans le département design et promotion à la RTS. Pour cette hyperactive, rassurée par un calendrier toujours rempli, le confinement est une épreuve psychologique: «Seul face à soi-même, avec ses doutes et ses peurs, sans possibilité de fuir, c’est là que le travail intérieur commence.»


Profil

1985 Naissance à Genève.

2010 Album «Blue Your Mind» financé grâce au site My Major Company.

2015 Album «Inspiration».

2019 Album «Persistence».

2020 Publication du livre «Tichéri a les cheveux crépus».


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