«Qu’est-ce que les monstres que nous inventons révèlent de nous-mêmes? Que doit-il se passer pour que le mal s’empare de quelqu’un, ou d’un pays, et comment arrive-t-on à le vaincre? Pourquoi les gens choisissent-ils de croire aux mensonges, même quand les preuves sont maigres, voire absentes?»

Les questions que J.K. Rowling pose dans l’introduction de son dernier livre, publié ce jeudi en français, paraissent furieusement actuelles. L’Ickabog d’ailleurs pourrait presque être lu comme une chatoyante variation à hauteur d’enfant sur les abus du pouvoir, les fake news et l’autoritarisme – sauf que c’est un vrai conte avec un château, un roi, une sorcière, des méchants très méchants et des enfants très courageux, qui l’emportent à la fin. Et si ce n’est, aussi, que toute allusion à des événements ou des personnages récents est exclue: le livre a été écrit il y a plus de dix ans, issu des histoires que la romancière inventait le soir pour sa fille et son fils, entre deux tomes d’Harry Potter.

Les ingrédients traditionnels des contes, plus d’autres

Tout commence donc dans la félicité, avec le roi «Fred sans effroi» que tout le monde aime, dans le petit royaume prospère de Cornucopia, où l’on se pâme à coups de petits pâtés ou de desserts divins. Le bonheur paraît parfait, sauf que derrière sa moustache impeccablement élégante et ses pourpoints rebrodés, le roi est égoïste, vaniteux et lâche. De petite lâcheté en compromission, il finit par céder le pouvoir à ses deux conseillers, Crachinay et Flapoon (la traduction française des noms des personnages est épatante!), qui vont ruiner le pays et le mettre en coupe réglée à leur profit en utilisant la peur que suscite l’Ickabog, le monstre qui hante les marécages du nord. «Haut comme deux chevaux. Des boules de feu étincelantes à la place des yeux…» Tout le monde sait pourtant que c’est un mythe destiné à faire peur aux enfants. Mais le mythe peut-il devenir réalité? Les vrais monstres ne sont pas toujours ceux qu’on croit…

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Roi aveugle, orphelinats épouvantables, marcheurs de la nuit et l’argent en grand maître du monde: il y a des réminiscences d’Andersen, de Dickens et d’Oscar Wilde dans le récit de J.K. Rowling. On y trouve aussi des traces toutes orwelliennes: dans la Cornucopia tombée entre de mauvaises mains, les orphelins doivent abandonner leur identité pour tous s’appeler John ou Jane, des milices font disparaître les rebelles la nuit, des preuves sont fabriquées et des innocents s’accusent faussement de crimes pour sauver leur famille. Des détails qui en disent long mais en passant: Rowling ne s’attarde pas. Heureusement que son humour n’est jamais loin, ni la débrouillardise et la générosité des enfants. Le dénouement est moins convaincant, mais le conte politique se termine bien. «La bonté peut rendre les pays plus doux.»

Un événement médiatique

L’Ickabog serait resté dans son grenier si la pandémie n’avait pas poussé la romancière à le ressortir au printemps, en pensant à ses petits lecteurs confinés. Elle qui n’a plus écrit que pour les adultes depuis la fin des Harry Potter a enfin terminé le manuscrit avec l’aide de ses enfants devenus grands, et a publié les 64 chapitres sur internet par petites bouchées, pendant un mois et demi. La traduction française a suivi quelques jours plus tard. Le texte n’est plus disponible en ligne mais le voici publié en majesté ces jours dans une belle édition, pour laquelle Rowling a sollicité sa communauté: les illustrations ont été choisies à l’issue d’un concours de dessins mondial, répercuté sur Twitter par l’écrivaine elle-même, et des dizaines de milliers d’enfants de Chine, du Brésil, d’Inde ou des Etats-Unis ont participé. Marketing malin, accusent certains, ou véritable geste de confiance, se réjouissent d’autres: J.K. Rowling a en tout cas déjà annoncé que les bénéfices de L’Ickabog iraient à des victimes du covid, via sa fondation.

Une façon de reprendre la main pour la richissime autrice, très critiquée sur de nombreux réseaux sociaux, où on l’accuse d’être transphobe pour s’être moquée de l’expression «les personnes qui ont leurs règles» utilisée dans une tribune. «Je suis sûre qu’avant on avait un mot pour désigner ces personnes. Aidez-moi. Fommes? Fimmes? Fummes?» a-t-elle ironisé dans un message sur Twitter. L’Ickabog marque son grand retour sur la scène littéraire enfantine, un terrain de jeu plus sûr et familier, même si, en Angleterre, des employés de son éditeur ont refusé de travailler sur le texte en raison de cette controverse. La caricature de certains personnages fera d’ailleurs peut-être turbiner des tenants du politiquement correct.

L’Ickabog peut se lire en famille, bien sûr. Et bien sûr aussi, il tombe à pic, trois semaines avant Noël. Sauvera-t-il les librairies? Hachette a retardé la sortie du livre en français pour accompagner leur réouverture; 150 000 exemplaires ont été imprimés.


Un extrait:

«La lune se faufila de derrière un nuage, et Lord Crachinay, qui s’était vivement tourné vers son majordome dont la voix était tout à coup fort différente, vit sous son nez le canon de l’un de ses propres pistolets. Scrumble, ayant retiré la perruque et les lunettes du professeur Bellarnack, se révéla être non pas le majordome, mais Bert Beamish. Et l’espace d’un instant, au clair de lune, la ressemblance entre le garçon et son père fut si forte que Crachinay eut l’impression démente que le commandant Beamish était revenu d’entre les morts pour le punir.»


J.K. Rowling, «L’Ickabog», Gallimard Jeunesse, collection Chouette Penser, 352 pages.