La Californie, c’est bien sûr l’usine à rêve hollywoodienne, le «sea, sex & sun» des Beach Boys, les enchantements psychédéliques du Grateful Dead… Mais toute utopie a son versant d’ombre comme le rappellent Once Upon a Time in… Hollywood, de Quentin Tarantino, qui revisite la tuerie ordonnée par Charles Manson, ou Inherent Vice, de Paul Thomas Anderson déjà, d’après un roman de Thomas Pynchon, qui mesure la déprime du Golden State. Le cinéaste revient aux seventies naissant dans la douleur avec Licorice Pizza.

En 1973, dans la vallée de San Fernando, un garçon de 15 ans a le coup de foudre pour une fille qui en a dix de plus. Il s’appelle Gary Valentine et il est joué par Cooper Hoffman, fils du regretté Philip Seymour Hoffman, un des acteurs fétiches d’Anderson; elle s’appelle Alana Kane et c’est la formidable Alana Haim, la cadette de trois sœurs formant le groupe Haim, qui l’interprète.

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L’amour n’a pas d’âge, mais la différence d’âge peut être un handicap. Gary brûle pour Alana; celle-ci est juste amusée par ce kid acnéique et rondouillard. Elle accepte de le chaperonner pour une audition à New York: hélas! l’adolescent arrive déjà au terme de sa carrière d’enfant star. Adepte du rêve américain, pressé de faire fortune, il se lance dans le négoce de waterbeds, puis ouvre une salle de flippers. Dotée de plus nobles ambitions, Alana participe à la campagne d’un homme politique, essuie des déconvenues, stagne, traîne avec Gary et sa bande de gamins, flirte vaguement avec son petit chéri. Moitié maman, moitié putain, elle lui montre ses seins, mais il se mange une baffe si l’envie lui prend de les toucher…

Narcissisme flamboyant

Licorice Pizza, littéralement «pizza au réglisse», est une façon plaisante et légèrement dépréciative de désigner un 33 tours vinyle. Ce titre convient parfaitement à une comédie sentimentale où règne la décontraction goguenarde. Après quatre chefs-d’œuvre mis en scène avec une rigueur sidérante (There Will Be Blood, The Master, Inherent Vice et Phantom Thread), le réalisateur californien revient aux structures relâchées et aux dynamiques chorales de ses premiers films (Boogie Nights, Magnolia, Punch-Drunk Love). La construction de Licorice Pizza est flottante, il y a du mou dans l’arc narratif et des incertitudes dans une temporalité qui couvre plusieurs années. Enfin, si Alana Haim ne manque pas de charisme, on ne peut en dire autant des minus qui la flanquent.

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Par chance, des stars viennent sporadiquement crever l’écran. Dans un restaurant huppé, Tom Waits fait l’aboyeur de cirque pour annoncer le numéro de Jack Holden (Sean Penn): cette vedette marquée par les abus (le personnage renvoie de façon transparente à William Holden) va exécuter une cascade à moto sur un terrain de golf adjacent avec Alana sur le siège arrière! Et quand Gary et sa petite bande livrent un waterbed chez Barbra Streisand, ils se font rudement apostropher par son galant, Jon Peters (Bradley Cooper, déchaîné), le coiffeur des stars et producteur mégalomane. Cette éruption de narcissisme flamboyant se prolonge par la folle trajectoire d’une camionnette dévalant une pente tortueuse en roue libre et en marche arrière. Cette scène panique constitue indéniablement le climax d’un film sympathique à défaut d’être poignant.


Licorice Pizza, de Paul Thomas Anderson (Etats-Unis, 2021), avec Alana Haim, Cooper Hoffman, Sean Penn, Tom Waits, Sasha Spielberg, 2h13.