ö Tintin

Depuis le temps qu’on l’annonçait, le film de Steven Spielberg, Tintin et Le Secret de la Licorne, a déferlé sur l’Europe, en attendant le test décisif des Etats-Unis. Mais d’ores et déjà, au vu des résultats, Spielberg vient d’annoncer le lancement officiel du deuxième épisode, qui sera tourné par Peter Jackson. J’avoue avoir inconsciemment traîné des pieds avant d’aller le voir: j’aime les films de Spielberg en général, mais j’adule les livres d’Hergé, alors… Je m’y suis lancé hier, ne pouvant décemment pas y échapper avant d’écrire ce bilan annuel. Bilan? Un grand plaisir, oui, mais une perplexité plus grande encore. Sans être puriste, que vient faire, surtout dans la deuxième partie du film, cette suraccumulation d’effets spéciaux et de morceaux de bravoure homériques? C’est un vrai contresens par rapport à «l’esprit Tintin» dont les héritiers nous rebattent pourtant les oreilles. L’«habillement» des acteurs dans leur peau numérique est une réussite, mais pourquoi ces visages joufflus et ces gros pifs dont sont affublés la plupart des personnages, Haddock et Dupondt en tête? S’il y a un match cinématographique Tintin-Titeuf, je donne la victoire au film de Zep.

A tout prendre, la fidélité à «l’esprit Tintin» était du côté du Théâtre Am Stram Gram, avec sa délicieuse reprise des Bijoux de la Castafiore, que j’ai revus joués avec le même allant dix ans après leur création. Les amis suisses de Tintin, regroupés dans l’association Alpart (www.association-alpart.ch), s’étaient donné rendez-vous pour le spectacle à Carouge après y avoir tenu leur assemblée et suivi un très érudit exposé sur le chant de la Castafiore…

ö Chemins de traverse

De Tintin à Zinzin, il n’y a qu’un pas, celui de la parodie. Le dessinateur genevois Exem y excelle, et s’est constitué une réputation au-delà des frontières. C’est dire que la sortie en cette fin d’année de pas moins de cinq nouveaux mini-albums, sa marque de fabrique, provoque l’ébullition parmi les fans et les collectionneurs jusqu’en Belgique. Ayant lu ces histoires depuis leur premier jet, j’ai pu suivre presque de l’intérieur leur processus de création, et c’est toujours passionnant. D’autant que, toujours prêt à mettre la barre plus haut, Exem s’est associé cette fois à sa femme, la céramiste Mireille Excoffier, pour croiser leurs deux formes de création. On peut ainsi découvrir sur de fines plaques de porcelaine mêlée de papier, des dessins d’Exem, parfois superposés de façon plus ou moins aléatoire à des motifs de Mireille Excoffier, déposés par un procédé personnel mêlant sérigraphie et monotype (à voir à Genève, jusqu’à vendredi à la galerie Séries rares et jusqu’au 30 décembre à la Pinacothèque de Montbrillant).

ö Elégance

Toujours élégant, comme l’est son dessin, André Juillard est à Lausanne pour des séances de dédicaces autour de son nouvel album, Mezek, sur un scénario de Yann. Attablés à une terrasse ensoleillée de la rue Marterey, nous discutons de cette histoire autour de la création rocambolesque de l’aviation militaire israélienne, qui doit notamment se procurer clandestinement des chasseurs Messerschmitt du IIIe Reich construits à Prague. Je savais qu’il avait pris du plaisir à dessiner les avions de ces pages, mais nous nous découvrons une fascination commune pour l’aviation depuis la lointaine époque où, à Orly comme à Cointrin, seule une barrière basse nous séparait du tarmac et des majestueux Super Constellation. Inattendu.

ö Disparitions

S’il y avait un dessinateur passionné d’avions, c’était bien Albert Weinberg. Il a disparu en toute discrétion en octobre, alors que la BD d’aviation connaît un regain d’intérêt étonnant, et figure bientôt dans les catalogues de tous les éditeurs, à commencer par celui du genevois Paquet, qui a relancé la tendance. Hommage donc à Albert et à son héros Dan Cooper. Aimable et souriant, disponible et narquois, ce dessinateur belge établi de longue date en Suisse était un véritable ami, et son décès est un choc. D’autres morts, plus lointaines, ont aussi marqué l’année, dont celles de Paul Gillon (Les Naufragés du temps, 13, rue de l’Espoir), Jean Tabary (Iznogoud) et Gilles Chaillet (Vasco).

Festivals

Nouvelle édition remarquable du festival BD-FIL de Lausanne, malgré un fléchissement de la fréquentation. Expositions de qualité (Loustal, la couleur dans la BD, le BD-reportage) et opportunités de rencontres toujours passionnantes. Réunion notamment de quelques grands collectionneurs suisses de bande dessinée à l’initiative de Cuno Affolter, conservateur pour le fonds de BD à la Bibliothèque de Lausanne, pour faire la connaissance de l’Américain Peter Maresca. Il restaure et publie les trésors du début du XXe siècle dans le grand format original des journaux qui les publiaient: Little Nemo, Krazy Kat dans leur splendeur originale. Et Maresca raconte un des déclics qui l’a lancé dans cette folie éditoriale: la découverte de l’ancienne ferme d’un très vieux monsieur qui devait se défaire de ses collections. Le bâtiment était plein de la cave au grenier de piles de journaux entre lesquelles il avait ménagé d’étroits passages pour passer de son lit à sa table de cuisine… Achetés par son père d’abord, par lui ensuite, il les conservait depuis des décennies pour leurs comics pages… Un trésor!

ö Sales gosses

Le mois dernier, ma confiance dans la richesse et le potentiel de la bande dessinée vacille: voici que sort, matraqué à plus de 200 000 exemplaires, «L’Apprenti cow-boy», une aventure (annoncée hélas comme la première d’une série) de Kid Lucky, autrement dit Lucky Luke en garnement turbulent. C’est consternant. Après quelques pages correctes imaginant la découverte du nouveau-né survivant d’une attaque indienne par un jeune vacher fredonnant le célèbre «poor lonesome cow-boy», on enfile des gags d’une page éculés et lourdingues. Graphiquement, Kid Lucky a la tête de l’adulte qu’il sera et porte très exactement les vêtements qu’il a portés pendant soixante ans, pour être bien sûr que le lecteur le plus amnésique le reconnaîtra (une constante dans ce genre de reprises commerciales). Le méfait est signé Achdé, qui s’en était pourtant pas trop mal sorti côté dessin en prenant la relève de la série principale. Le pire c’est que c’est la deuxième tentative d’imposer Kid Lucky après un épisode sans lendemain du vivant de Morris. Et c’est la troisième récidive sans imagination cette année, avec un neveu Gastoon aussi navrant, puis des Marsu Kids de la même eau. Pitié!