Madison Smartt Bell. Le Maître des carrefours. Trad. de Pierre Girard. Actes Sud, 950 p.

Le temps a été long pour ceux qui, refermant le premier tome de la trilogie haïtienne de Madison Smartt Bell, brûlaient d'en connaître la suite. Il leur a fallu attendre huit ans. Une attente peuplée pourtant de souvenirs assez marquants pour les tenir en haleine. Le Maître des carrefours (The Master of the crossroads) va récompenser leur patience. S'enrichissant de près de mille pages, cette fresque plus romanesque qu'historique, qui doit amener, in fine, jusqu'à l'indépendance de l'île en 1804, ne cesse de gagner en profondeur et en complexité.

Le Soulèvement des âmes (paru en français en 1996) était une plongée en enfer, parfois à la limite du supportable. Sur le champ de bataille, des bébés étaient exhibés, empalés sur des baïonnettes, des peaux étaient retournées à vif comme des outres, des corps mutilés à coups de coutelas. Les soubresauts de la naissance de la première république noire mettaient aux prises Blancs, Noirs et Métis dans une implacable lutte à mort.

Un seul regret au sortir de ce premier tome: là où d'autres personnages acquéraient une réelle consistance, tel le médecin progressiste français Antoine Hébert, la figure de Toussaint Louverture, elle, était à peine esquissée. On comprend mieux pourquoi aujourd'hui. Personnalité trop subtile et trop riche, Toussaint nécessitait à lui seul un livre entier pour lui rendre justice. Ancien esclave devenu général, il est celui qui a rêvé la libération d'Haïti, mais aussi l'homme des incessants retournements d'alliance au gré des circonstances. A l'origine d'insolences suprêmes, comme cette lettre qu'il envoya à Napoléon Bonaparte, «au premier des Blancs, de la part du premier des Noirs», il sait aussi faire preuve d'une touchante humilité. Homme petit et malingre, mais stratège inébranlable, prudent et roué, quasi analphabète mais créateur de maximes capables de transformer le monde.

C'est autour de Toussaint que se dessinera désormais l'avenir de l'île caraïbe. Troupes coloniales françaises, espagnoles et anglaises, Noirs, Blancs et Mulâtres, esclavagistes et révolutionnaires, partisans des royaumes et de la république. Alors que cet imbroglio se résolvait jusqu'ici dans la cruauté et la sauvagerie, il prend maintenant une tournure beaucoup plus politique. Si la férocité continue d'être présente, c'est sur les cartes d'état-major que se décident les attaques. Le Maître des carrefours, Maît'Kalfou en créole, est celui qui saura lire ces cartes. Celui qui interprétera correctement la signification de chacun de ces kalfou où se croisent peuples d'Afrique et d'Europe, où l'avenir se défait du passé.

Interrompant le fil de la narration, qui parcourt les années 1793 à 1801, Smartt Bell nous plonge parfois dans la cellule du fort de Joux, où Toussaint finira sa vie, isolé, humilié, transi. Occupé à peaufiner la lettre qu'il veut adresser à Napoléon, Toussaint a «trop de temps et pas assez d'espace» dans sa prison, située aussi loin que possible de la mer pour lui éviter toute possibilité de retour en Haïti. Les kalfou lui échappent. Celui qui s'est proclamé lui-même «l'Ouverture», en référence à la quête de liberté du peuple noir, se trouve reclus derrière des barreaux.

On a eu comme une prémonition de ce dénouement lorsque, dans son carrosse lancé à toute vitesse sur un chemin défoncé, Toussaint est pris un jour d'une fureur inexplicable qui lui tord le visage. «M'pa cable pasé kalfou sa-a», murmure-t-il. «Je ne peux pas traverser le carrefour.»

On en prendra progressivement conscience: en réalité, s'il est un vrai maître de ces destinées humaines qui se croisent sur l'île des Caraïbes, ce n'est pas Toussaint, ce ne sont pas les empereurs et les troupes, mais bien Attibon Legba, cette divinité vaudoue qui peut ouvrir le passage d'un monde à l'autre, échange ultime dont Toussaint Louverture n'apparaît plus que comme l'un des exécutants. C'est un monde parallèle qui se découvre, peuplé d'esprits et de zombis. Une part de l'identité haïtienne aussi importante que l'esclavage et les luttes de libération.