Documentaire

L'identité pour miroir

Avec le football pour décor, le film «Zvicra» interroge l’identité des Albano-Kosovars vivant en Suisse. Un documentaire sensible réalisé avec humour

Les compétitions de football poussent parfois à exacerber les élans nationalistes qui sommeillent au plus profond de chaque être. Mais elles peuvent aussi être la source d’un dilemme. Lors de l’Euro en 2016, la Suisse affronte l’Albanie. Pour les Albano-Kosovars vivant en Suisse, c’est un casse-tête. «Tu es pour quelle équipe?» est devenu une question tout sauf anodine. Alors que les klaxons retentissent, elle entame un débat sans fin sur l’identité de ceux qui forment l’une des plus importantes communautés étrangères du pays. Elle éveille aussi l’envie d’un film.

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Zvicra («Suisse» en albanais) sort sur les écrans suisses quelques mois après un autre épisode mêlant football et identité qui s’est joué sur le terrain de la Coupe du monde en Russie. L’aigle bicéphale mimé par Granit Xhaka et Xherdan Shaqiri, deux joueurs de la Nati, à l’instant de leur victoire contre la Serbie a ravivé les débats. «L’actualité nous a aidés», expliquent les réalisateurs, Fisnik Maxhuni et Benoît Goncerut.

Dans leur documentaire, ils donnent la parole à sept personnages d’origine albano-kosovare. Se connaissent-ils? On ne le sait pas. Leurs témoignages scindés d’instants de silences contemplatifs laissent le temps à la réflexion: Qui sont-ils? Comment considèrent-ils leur intégration? «Le film est encapsulé entre 2016 et 2017. Si on avait fait le même documentaire vingt ans plus tard, il aurait été totalement différent», précise Fisnik Maxhuni. Arrivé lui-même du Kosovo à l’âge de 4 ans, il tient à rester éloigné du débat tenu par ses protagonistes. En revanche, il avoue: «Nous ne parlons pas forcément de notre identité entre nous.»

Une question piège

Approcher les personnages potentiels n’a pas été compliqué, mais les convaincre de témoigner a demandé quelques efforts. Fisnik Maxhuni: «Les Kosovars de Suisse ont tendance à considérer la question identitaire comme une question piège.» Il a fallu quelques années à la communauté albanaise pour trouver sa place en Suisse. Aujourd’hui intégrée, elle demeure tout de même attachée à sa terre d’origine.

«J’ai peur que notre langue se perde», avoue une femme affairée sur ses géraniums. «Je dois tout à la Suisse, mais si on me dit «sale Albanais», ça me touche plus que si on me dit «sale Suisse», relève quant à lui un jeune footballeur. Une gymnasienne avance fermement: «J’aimerais que mon enfant soit 100% albanais.» Puis elle s’interrompt et reprend: «En fait, ce sont mes parents qui m’ont mis ça dans la tête.»

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Un drapeau à elle

Si elle cherche encore son identité, la communauté que présente Zvicra a choisi son propre drapeau. Dans un fond rouge commun: la moitié d’un aigle bicéphale est appondue à la moitié d’une croix blanche. En fait, il n’y a pas une nationalité qui domine sur l’autre mais bien une addition des deux. Et chaque protagoniste jongle à sa façon avec ces deux héritages. «En classe, je dis que je suis Albanais. À un contrôle de police, je dis que je suis Suisse», avance le footballeur.

Comment définit-on une identité? A quelle communauté sommes-nous tous affiliés? Est-ce que des images de lacs et de montagnes résonnent plus fortement dans l’âme d’un Suisse pure souche que dans celle d’un immigré né dans le pays? Et que dire de l’accent du coin?

Accent vaudois et bonnet rouge

L’intonation digne du peuple vaudois, deux frères pêcheurs entre Nyon et Rolle l’ont pour le moins assimilée. Et ce malgré le fait qu’ils soient d’origine albanaise. Fiers et amoureux du lac qu’ils sillonnent la nuit, ils portent même la croix suisse sur leurs bonnets de laine. «Il ne faut pas trop regarder qui tu es», disent-ils. «Dans ce monde, on est personne. On est une petite miette, c’est tout.»

Alors oui, des clichés émergent de tous ces témoignages. Des clichés si vrais qu’ils font sourire. Les Suisses sont des villageois qui vivent côte à côte. Les Albanais ont une Mercedes juste pour le week-end. A l’issue du film, peu importe d’où l’on vient, on est tenté de s’interroger. Sur soi, sur eux, sur nous tous.


Zvicra, de Fisnik Maxhuni et Benoît Goncerut (2018), 65 minutes. Projection le 28 septembre à 20h au Théâtre de Marens à Nyon.

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